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Notre futur technologique - Creation très destructrice

Innovation & technologie

Cet article est le troisième d’une série en 6 parties

La technologie progresse rapidement au point d’entrer en territoire humain. Certains diront que ce n’est pas la première fois: nombre de métiers ont déjà été remplacés par les machines. D’ailleurs le principe de destruction des emplois par les innovations a été théorisé par Schumpeter durant la période de la seconde guerre mondiale, sous le thème de destruction créatrice. Mais jusqu’ici l’histoire a généralement voulu que les innovations apportent prospérité économique et emploi; malgré quelques “ajustements” pour ceux victimes d’innovation, le progrès technologique s’est plutôt traduit par une amélioration du sort des travailleurs.

L’exemple du moteur à combustion interne et de l’automobile en est parfait exemple: l’avènement de la voiture a mis au chomage technique la florissante industrie du cheval. Jusqu’au début du XXème siècles de millions de chevaux sont utilisés (3 millions en France en 1935, seulement 269 000 en 1989). Évidemment, ces chevaux, il fallait les élever, les nourrir, les conduire. En quelques décennies, et même en quelques années en milieu urbain, toute cette industrie s’est effondrée, emmenant avec elle tous ceux qui en dépendaient. Toutefois, ceci s’est fait au profit de métiers mieux payés et surtout d’une vague de développement économique: la voiture, quoiqu’on en dise maintenant, a été un élément majeur dans le développement économique du XXème siècle. Pourquoi n’en serait-il pas autant aujourd’hui? Les technologies numériques ont-elles des attributs qui les rendent différentes?

Une récente titrée The Future of employment: How susceptible are jobs to computerisation, les auteurs concluent que 47% des emplois américains sont à haut risque d’être automatisés dans les vingts prochaines années. Autant dire, une catastrophe économique: aucun pays ne serait capable de s’adapter à une telle évolution. Le chiffre est à prendre avec un grain de sel, évidemment. Ceci dit, il ne représente pas toute la réalité non plus.

Dans The second machine age, les auteurs proposent deux types de technologies: celles qui remplacent les humains et celles qui améliorent les humaines. Personnellement je préfère le découpage suivant:

  • Les technologies qui remplacent un opérateur humain. Un robot ou système qui reproduit la fonctionnalité d’un individu (ou un groupe homogène d’individus faisant sensiblement la même tâche). C’est par exemple le cas des robots sur les chaînes d’assemblage, des guichets automatiques qui remplacent des guichetiers ou encore, dans le futur, des voitures autonomes qui remplaceraient les chauffeurs de taxi. C’est, de ce que j’en comprends, la prémice des auteurs de l’étude qui regardent principalement la remplacabilité d’une profession par un automate. À toute fin pratique, on remplace du travail humain par du capital sans changer de manière significative la structure d’une industrie existante.
  • Les technologies qui remplacent une industrie ou un modèle d’affaire au complet. C’est par exemple le cas des photos qui de manière croissante sont prises par des téléphones cellulaires et partagées en ligne, faisant disparaitre l’industrie de la pellicule photo et promettant un avenir difficile de l’industrie de la photo en général. Le cas du cheval entre dans cette catégorie. Dans ce cas, en plus de certains métiers spécifiques qui disparaissent, plusieurs emplois de support sont également supprimés.
  • Les technologies collaboratives ou de mise en contact: Ceci pourrait être considéré comme une sous catégorie des deux précédents, mais mérite tout de même sa place propre. Cette catégories est particulièrement bien représentée à l’ère d’Internet et les exemples ne manquent pas: Airbnb, Bixi, Communauto, DuProprio, Zoomission ou encore OkCupid. Et les effets sont variés. De nombreux métiers consistent à mettre les bonnes personnes en contact. Dans certains cas, ces technologies vont remplacer un intermédiaire humain existant, comme c’est le cas des agents d’immeuble avec DuProprio ou les agences matrimoniales pour OkCupid. Dans d’autres, cela peut durement affecter une industrie qui jouait le rôle de centralisateur du besoin alors que les technologies de mise en contact vont décentraliser le processus, c’est par exemple le cas de Airbnb et de l’industrie hotelière ou les sites de locations entre particuliers. Enfin, dans certains cas, cela ne fait que fluidifier le marché comme Zoomission qui met en contact les gens voulant faire des rénovations avec des entrepreneurs.
  • Les technologies d’aide aux humains. Souvent des algos capables d’ingérer de grandes quantités d’information peuvent aider les humains. On peut par exemple penser à des systèmes aidant les radiologues à extraire certains éléments pertinents sur des radiographies, mais pas au point de poser un diagnostic. Ces technologies sont moins anodines qu’il n’y parait: en “augmentant” un radiologue, il lui sera possible de traiter plus de cas donc, à terme, de faire que moins de personnes seront nécessaires à ce poste.

Les modes d’action des technologies (pas juste informatique) sont vastes et peuvent donc affecter autant le travail d’individus spécifiques, de par leur métiers, que des industries entières. Maintenant, en quoi l’informatique (je serais tenté de dire la “numérique”), est-elle particulière.

Première particularité, c’est une technologie à large spectre. Elle ne concerne pas seulement un domaine. L’automobile affectait surtout le transport, un secteur important, mais pas toute l’économie. Comme expliqué dans l’article précédent, les technologies de l’information affectent tout ce qui peut être exprimé et utilisé sous forme de bits, soit à peu près tout sauf ce qu’on mange. En d’autres termes, l’informatique peut faire subir à tous les domaines ce que l’automobile a fait au transport équestre. Les deux seules autres technologies ayant un tel spectre d’action sont la machine à vapeur et l’électricité.

Deuxième particularité: nous, les humains, n’avons plus de voie de sortie évidente. Les précédentes révolutions technologiques ont poussé les humains vers le haut. Pour fuire la progression technologique, il a fallu apprendre à lire et à écrire, puis apprendre certaines expertises d’abord manuelles puis cognitives. Nous sommes passés en deux cents ans d’une population qui travaillait principalement dans le secteur primaire (agriculture et extraction) puis dans le secondaire (la transformation) et maintenant dans le tertiaire (les services). Mais il n’existe pas de “quaternaire”. Où vont aller les emplois détruits par l’automatisation si cette dernière s’attaque, comme elle a déjà commencé à le faire depuis 20 ans, au tertiaire? C’est la grande interrogation. C’est ce qui fait dire à certains que nous nous dirigeons finalement vers une société post-travail.

Contrairement au passage du cheval à la voiture, on ne voit pas de création de nouveaux métiers significatifs. Les nouveaux modèles ont le potentiel de faire disparaitre des millions d’emploi… remplacés par quelques milliers. La grande question, qui n’a pas de réponse pour l’heure, est de savoir si un nombre suffisant de nouveaux métiers, des métiers qui ne sont pas issus de ceux supprimer, vont apparaitre dans les années à venir; des métiers ex nihilo, comme animateur de communauté (community manager). Récemment LinkedIn sortait un palmarès des métiers “hot” qui n’existaient pas il y a 5 ans. Au sommet du classement trône développeur d’applications iPhone avec un gros 12 000 profils correspondant à cette description… sur un total de 259 millions. Clairement, il va falloir quelque chose d’un peu plus gros comme nouveaux métiers.

Le prochain article traitera du potentiel d’innovation (et de destruction) de la voiture autonome.

We haven’t just weakened old-fashioned power mongers. We’ve weakened ourselves.

Jaron Lanier, Who owns the future

Stéphane Guidoin est un amateur de chocolat qui s'essaie à l'occasion à une analyse du monde à travers la lentille des données et plus généralement des technologies, tout en essayant de demeurer fidèle à Descartes en faisant usage d'une bonne dose de doute.

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