Carnets de vie

Salmigondis de platitudes sur son lit de lieux communs

Trump a Autant Gagné Que Clinton a Perdu

Suite aux résultats des élections américaines, beaucoup de commentateurs de salon et de presse soulignent que ce n’est pas Trump qui a gagné l’élection, c’est Clinton qui l’a perdu. Et c’est vrai que dans un contexte où l’un comme l’autre ont perdu des voix comparativement aux scores de leurs prédécesseurs de 2012, il semble logique de juger coupable du résultat celui qui en perdu tellement qu’il arrive second. Sauf que dans un modèle de suffrage universel indirect, la réalité est souvent plus complexe qu’elle en a l’air. D’ailleurs, en se contentant de chiffres bruts, Hillary Clinton serait présidente à l’heure qu’il est.

Après un différend avec une personne, je me suis demandé comment faire ressortir les éléments centraux de cette élection sans en appeler à 50 graphiques différents comme certains médias ont essayé de faire… avec un succès relatif. N’ayant pas beaucoup de temps à y consacrer, j’en arrive un graphique fort peu orthodoxe que voici.

Colère

Analyse des résultats de l’élection américaine 2016

Grosso modo, le graphique montre l’évolution du nombre de vote entre 2012 et 2016 en fonction du pourcentage de vote, par état. En rouge les Républicains, en bleu les Démocrates (donc chaque état apparait 2 fois…) Ce que ça montre: effectivement Hillary Clinton a perdu des votes par rapport à Obama dans beaucoup d’état. Mais l’important, ce sont les points de grosse taille: les trois plus gros étaient des châteaux forts votant généralement démocrates (Wisconsin, Pennsylvanie et Michigan) depuis au moins Bill Clinton, qui sont passés aux mains de Trump. Les trois moyens avaient voté pour Obama et sont allés à Trump, sans être des châteaux forts (Floride, Indiana et Ohio). Dans un contexte où il a perdu des voix au total, Trump a gagné un nombre de voix significatif dans ces cinq de ces six états clés, ce qui lui a permis souvent d’obtenir les dits états par une fine marge. Certes, Clinton a également perdu des voix dans ces états, mais on ne peut pas dire que c’est juste le fait que des électeurs démocrates ne se sont pas levés: dans plusieurs de ces états, Clinton l’aurait emporté si Trump n’avait fait que maintenir le résultat de Romney.

Avec près de 50% d’abstention générale, il est difficile de dire quel phénomène s’est produit: des supporters d’Obama qui auraient supporté Trump à la recherche d’un autre homme charismatique? Ou simplement des démocrates qui sont resté chez eux, remplacés par des “angry white man” (ou autres) subjugués par le populisme trumpien? Difficile à dire mais si on se fie à cette analyse, c’est plutôt le second scénario qui s’est produit; auquel cas Trump est véritablement allé chercher des électeurs là où ça comptait.

Ça peut sembler être jouer sur les mots mais c’est important. Dire qu’Hillary a perdu revient à dire que c’est juste la mauvaise personne qui a été choisie pour défendre le camp des bons; on se reprendra la prochaine fois. Mais la capacité de Trump a mobiliser des électeurs dans certaines tranches de la population est différente d’une désaffection pure et simple de la chose politique dont Hillary Clinton aurait plus pâti -fière représentante de la classe Washingtonienne qu’elle est. Cette capacité à mobiliser 59 millions de personnes est un signe important qui doit être compris par les démocrates mais aussi par à peu près tous les partis politiques établis en occident: leur incapacité à réellement améliorer le sort d’une classe moyenne désindustrialisée les expose à ce genre de situation: soit un “take over” du parti par un populiste, soit l’émergence d’un parti populiste. L’analyse du Businessweek est parlante sur ce point: le lead en matière d’analyse de données de Trump vient de Londres fait clairement le lien davec le Brexit; causes similaires conséquence similaires. Il est trop tentant de se concentrer sur le “angry white man” ou de regarder de manière condescendante les “ruraux” qui ont massivement voté pour Trump. Peu importe la couleur de peau ou le lieu, des gens désespérés, qui sentent abandonnés par le système, votent pour des populistes de tous poils.

In Rust Belt strongholds like Mahoning County, Ohio, these voters would explain that Trump alone seemed to register their complaints in a political world that was otherwise deaf to their concerns. “These were disenfranchised voters who no party has spoken to for several elections,” says Oczkowski, the head of product at London firm Cambridge Analytica and team leader on Trump’s campaign.

Des Pierres, Un Google Bus Et Un Bon Livre

Colère

Colère - Montréal, le 31 mai 2016

Throwing rocks at the Google bus: voici un livre que j’ai failli abandonné après 70 pages; mais en bout de ligne je suis satisfait de l’avoir terminé. Malgré les louanges dont bénéficie Rushkoff, la lecture de Present Shock, à mes yeux un ramassis de constats certes intéressants mais sans cohérence, m’avait laissé de glace. J’étais près à retenter l’expérience considérant les thèmes annoncés de son dernier opus: technologie, croissance et prospérité. Malheureusement, le premier chapitre n’est qu’une empilade de lieux communs sur ces thèmes. Reprendre les thèses de McAfee & Brynjolfsson, Lanier ou encore Piketty et les critiquer mollement en sortant des tartes à la crême comme le revenu univerisel garanti… la route paraissait devoir être longue pour obtenir une once de sagacité.

Les choses s’améliorent au début du second chapitre lorsque Rushkoff applique la tétrade des medias de McLuhan à la situation atuelle pour en arriver à ce qui est le point pivot du livre (et son sous-titre): les technologies modernes permettent certes d’avoir une croissance (principalement à l’échelle des entreprises, mais de manière combinée des pays), mais cette croissance de fait de manière “extrative” ou, si je peux me permettre une image, en extrayant le jus du citron plutôt qu’en faisant pousser des citronniers.

Quoi de neuf demanderont certains? N’est-ce pas une des conséquences prévisibles du capitaliste? D’ailleurs un nombre croissant d’économistes envisagent un futur avec une croissance combinée quasi-nulle et où la croissance des uns de ferait au détriment des autres. Dans ce contexte, la technologie permet de créer des monopoles de fait (marchés de type “winner-takes-all”, largement disséqué par McAfee & Brynjolfsson) qui favorisent une approche extractive. En bout de ligne, Rushkoff débute une réflexion sur le lien entre économie et technologie. Un de mes grands regrets dans le Capital au XXIème, c’est la manière dont Piketty néglige l’impact de la technologie dans la situation actuelle. Le présent livre traite des mécanismes technologiques et économiques actuels et montrent comment ils se combinent pour donner la situation dans laquelle nous vivons remplie de paradoxes où effectivement croissance ne semble plus synonyme de prospérité ou d’emplois.

La structure du livre reprend d’ailleurs cette structure paradoxale, donnant l’impression de lancer des idées disparates, se contre-disant en permanence, ressemblant plus à une structure romanesque où l’auteur semble nous mener sur des fausses pistes pour mieux nous faire comprendre les pièges dans lesquels ne pas tomber. Cette structure était déjà présente dans sa précédente production et m’avait frustré -peut-être ne l’avais-je simplement pas compris. Mais ici, l’auteur arrive finalement à converger minimalement et à mettre les pièces ensembles.

Des critiques soulignent la superficialité de l’ouvrage. Comment ne pas l’être? Combiner économie et technologie et essayer de fournir des pistes de solutions en moins de 250 pages ne permet pas de creuser en profondeur. Ceci dit, le cocktail d’idées soulevées mérite d’être creusé et présente l’avantage de ne pas être trop monolithique (comme la thèse de Piketty), bloqué dans les réponses classiques du XXème ou simplement du domaine de la science fiction. Les idées proposées reposent sur des exemples concrets déjà existants, comme la mise en oeuvre de monnaies favorisant la circulation et les échanges plutôt que l’accumulation ou l’utilisation d’approche plus distribuées du commerce.

Mais bon. L’internet se voulait distribué: les canaux IRC et les blogues indépendants représentent à mes yeux l’age d’or de ce distributivisme numériques. Mais aujourd’hui je produis bien plus de contenu sur des plateformes extractives comme Facebook et Twitter que sur mon blogue. La volonté et les efforts pour ne pas sombrer dans le confort des cages dorées de plateformes à tendance monopolistique est loin d’être évident et bien des tentatives ont été faites. L’ensemble de solutions proposées par Rushkoff, reponsant sur une approche distributiviste nécessiteront une prise de conscience de fond et un effort qui semblent difficiles à obtenir dans les conditions actuelles.

Il n’en reste pas moins que le livre, à ma grande surprise, offre une vision de notre monde cohérente, combinant de nombreux enjeux actuels et offrant une panoplie d’idées qu’en tant que société nous pouvons investiguer.

There’s something troubling about the way Google is impacting the world, but neither its buses nor the people in them are the core problem.

Douglas Rushkoff, Throwing rocks at the Google bus

Ce Sport Où on Reste «poche» Longtemps

Hakama

Aikido de la montagne, le 31 mars 2005

Récemment, la Presse a publié un article dont l’objectif avéré était d’aider les gens à choisir un art martial correspondant à leurs attentes. Pour l’aikido ça donnait quelque chose comme suit:

Pour qui: Ceux qui sont persistants
(…) «Ce sont des mouvements plus compliqués à maîtriser [qu’au karaté], explique-t-elle. Tu as l’air poche longtemps.»
Source: Arts martiaux: à chacun son style

On peut difficilement trouver une description qui donne moins envie de faire une activité. Alors, parmi les milliers qui existent sur internet et dans les livres, voici ma petite contribution à la grande question: pourquoi faire de l’aikido?

Premièrement, l’aikido est un art martial que je qualifierais de “soft”: pas de frappe, pas de compétition, pas de domination. C’est un art martial “coopératif”, que je sois de celui qui fait la technique ou de celui qui la reçoit, j’ai quelque chose à apprendre et je participe à l’apprentissage de l’autre. Lorsque je reçois une technique, j’apprends à chuter de manière sécuritaire, à détecter les possibilités de contre-attaque et enfin à évaluer quand il demeure possible d’essayer de s’échapper ou qu’il est préférable de laisser aller la technique plutôt que de résister et risquer de se blesser. Évidemment, lorsque je fais une technique j’apprends à la faire correctement, mon partenaire me donne l’énergie et accepte la technique, sans la boycotter (e.g jouer le roc qui ne bougera pas) mais sans non plus laisser passer une technique inefficace.

Ce qui m’amène au deuxième point: l’aikido est efficace. En cherchant sur internet, on a vite fait de trouver toutes sortes de comparatifs sur les arts martiaux dans lesquels l’aikido est facilement comparé, comme j’ai vu une fois, à du “japanese ballroom dance”, avec des mouvements sont largement chorégraphiés. Certes, l’aikido n’est pas aussi directs que d’autres arts martiaux car sa philosophie est de se protéger sans pour autant blesser l’autre. Orienter l’énergie d’une attaque pour qu’elle se dissipe. Outre l’aspect philosphique, comme beaucoup de monde, ça ne me tente pas de faire du jujitsu brésilien ou du krav maga. Des techniques certes plus directes, mais pas franchement agréables à pratiquer. L’aikido offre un compromis intéressant entre efficacité et agrément de pratique. Par ailleurs, l’aikido s’adapte à une grande variété de situations: seul à seul, seul contre plusieurs, attaque à l’arme blanche ou un bâton. Les mêmes principes s’appliquent à toutes ces conditions.

Comme plusieurs arts martiaux asiatiques, ce qui permet cette versatilité potentiellement face à des opposants plus grands ou plus forts, c’est un certain rejet de la force physique et dans le cas particulier de l’aikido, le refus d’opposer la force à la force. Et autant le dire: c’est très difficile de résister à l’envie de faire jouer les muscles. Même dans le cadre d’une pratique codifiée, lorsqu’une personne arrive sur vous pour vous saisir ou (prétendre) vous frapper, le système nerveux sympathique se fait aller les neurotransmetteurs avec son lot de tension physique. Cette tension devient un handicap pour des techniques s’appuyant sur l’anticipation, la perception et la fluidité. Il faut donc désapprendre au corps certains de ses reflexes primaires. Pas une tâche facile.

Et c’est aussi ce qui rend la progression lente. Ceci dit, la découverte de nouvelles choses, de nouveaux concepts est pas mal permanente; la lenteur des progrès ne doit pas être confondue avec l’absence d’apprentissage. Le début est difficile car on a vraiment l’impression de devoir apprendre et contrôler des miliers de choses: les noms de technique (en japonais pour faire simple), la synchronisation de différents mouvements nécessaires pour chaque étape d’une technique, le contrôle musculaire (en essayant de rester détendu), etc. Toutefois, assez rapidement, les bases sont suffisamment posées pour effectivement commencer à apprendre et ressentir du progrès même si on se sent à des années-lumières des plus avancés.

Fluidité, sans force ni d’opposition à l’attaque. Ikkyo ura.

La lenteur des progrès est également liée au nombre de variantes possibles pour une même technique. Le “premier principe” (ikkyo), habituellement la première technique que l’on apprend, peut être réalisée de milles manières différentes. Une large partie de ces variantes sont “mauvaises”. Soit qu’elles ne marchent simplement pas (mais qu’un partenaire trop laxiste laisse tout de même passer), qu’elle ouvre la porte à une contre attaque ou, et c’est là la difficulté, parce qu’elle pourrait blesser l’un ou l’autre des pratiquants: Lorsque l’on fait ikkyo sur une attaque venant d’en haut (voir ci-dessus), il est très facile d’avoir un contact brutal, une opposition dans les deux mouvements. Une bonne manière de le faire se fait sans opposition, dans la continuité du mouvement. Même des pratiquants expérimentés peuvent avoir du mal là-dessus.

L’aikido est loin d’être parfait et le but n’est pas de jouer au jeu du meilleur art martial. Malheureusement, trop de pratiquants -voir des instructeurs- veulent absolument démontrer l’efficacité de l’aikido, favorisant une approche plus physique, s’éloignant ainsi du style classique et le plus reconnu autant du point due vue philosophique que pratique.

Tout ceci pour dire que non, l’aikido n’est pas une activité pratiquée selon une sorte de masochisme visant à rester poche longtemps ou se donner l’impression d’avoir des pouvoirs transcendants. Comme beaucoup d’art martiaux, c’est un travail sur soi, une amélioration des capacités physiques et mentales et, dans ce cas-ci, en minisant les risques de coups et de blessures (écrit celui qui s’est luxé la clavicule au début de l’été.)

Genre De Fiertitude

Hakama

McGill Aikido, le 7 avril 2016

J’ai beau vouloir me le cacher, je ne peux que constater qu’une indéniable fierté me saisie à l’idée d’avoir obtenu mon 3ème kyu d’aikido. Pourtant, sur le coup, je ne me sentais pas débordé par un immense sentiment d’accomplissement.

Dans mon dojo (pas nécessairement partout), le 3ème kyu est un premier rite de passage donnant droit de porter l’hakama, ce pantalon large noir ou bleu marine qui fait la spécificité de certains arts martiaux comme l’aikido. Cet attribut représente le fait d’être “avancé” (bien que dans les faits le ¾ du dojo est plus avancé que moi) et donc de guider, d’aider les débutants.

Mais à bien y réfléchir, cette étape veut dire plus pour moi. J’ai mis les pieds sur un tatami pour la première fois en 2005, je crois, pendant 6 mois, au mieux. Puis un autre 6 mois avant la naissance d’Arthur avec une pause d’un an. Puis encore une pause d’un an après la naissance d’Axel. Si j’avais agi de même pour la naissance de Florent, je serais encore en pause pour un bon 7 mois…

Pendant toutes ces périodes faites d’arrêt et de reprises, j’avais pourtant la certitude qu’il s’agissait d’une activité importante pour moi. Un acte régulier qui me confrontait à mes limitations, m’aidait ou probablement m’aiderait à faire face à une irascilibité omniprésente dans ma vie. Mais le processus était loin d’être évident.

Examen d'aikido

Techniques suwari waza (à genou) et freestyle - McGill Aikido, le 7 avril 2016

Examen d'aikido

Techniques de désarmement et de jo (bâton) - McGill Aikido, le 7 avril 2016

L’aikido est un art martial de non-agression. Certains diront à la boutade que le but de l’aikido est de ne pas avoir à s’en servir. Mais au-delà, c’est l’art de ne pas utiliser cette force brutale qui veut surgir à la première provocation. Après toutes ces années de pratique, je commence à peine à m’en imprégner physiquement. C’est ce travail autant physique que mental qui m’amène volontier sur le tatami chaque fois que je peux, malgré la progression atrocement lente que cela implique. Je regarde les photos de mon examen et chacune me montre tout ce que j’ai mal fait, chacune expose une tension musculaire superflue et parasite.

Malgré toutes ces lacunes, je suis fier de ce que j’ai accompli: tout en voyant l’infini territoire encore à traverser, je suis conscient de ce que j’ai déjà parcouru. Ces avancées sur le tatami se font aussi entre les deux oreilles et à défaut de pouvoir parler de calme ou de sérénité, je pense dire sans l’ombre d’un doute que je suis aujourd’hui plus apaisé que je ne l’étais la première fois où j’ai foulé un tatami.

Life is growth. If we stop growing, technically and spiritually, we are as good as dead.

Morihei Ueshiba, fondateur de l’aikido

Le Fier Territoire De L’homme

Neige

Territoires glacés

Poursuivant mon rattrapage de lecture -au détriment de mon sommeil, je suis passé au travers de l’essai Je serai un territoire fier et tu déposeras tes meubles. Le titre m’a fait repousser sa lecture bien que les essais d’Atelier 10/Nouveau Projet soient toujours porteurs de messages forts. Après Second début, qui traitait du retour nécessaire du féminisme, voici donc le pendant traitant du rôle de l’homme.

Steve Gagnon soulève avec un certain lyrisme toutes les tares qui pèsent sur les épaules des hommes, et plus encore des adolescents. Si le féminisme a des objectifs a priori assez clairs, la définition des problèmes des hommes est plus épineuse, plus souterraine, à la manière dont la gente masculine tend à enterrer ses états d’âmes le plus profond possible pour ne plus en entendre parler. Cliché? Peut-être. Pourtant à lire la description que donnent des ados de la virilité, clichés et réalités ne se confondent que trop bien.

Une courte lecture recommandée à tous les hommes, bonus supplémentaire aux pères de garçons (avec 3 chez moi, je devrais pouvoir le relire encore quelques fois.)

Ce livre, bien involontairement, m’a replongé dans un des épisodes les plus humiliants de mon adolescence. Pas l’humiliation superficielle de celui qui prend un vent en public ou se fait tabasser à la sortie de l’école. L’humiliation profonde, celle qui change la perception qu’on a de soi-même, dans la mauvaise direction.

Je devais avoir 16 ans et passais un temps significatif à mes entrainements de natation; sans aucun espoir d’atteindre ne serait-ce qu’un niveau national, c’était un élément important de ma vie. Un jour, le club nous annonce qu’il peut former gratuitement 3 membres de l’équipe comme maitre nageur (formation d’une valeur de 2000 francs) et que les personnes formées pourrons ainsi donner des cours aux plus jeunes et avoir un petit salaire. Mes deux meilleurs amis et moi-même posons notre candidature: nous sommes les meilleurs du club et les plus vieux, nous sommes les trois seuls titutlaires d’un dauphin d’or, niveau le plus élevé pour le sauvetage, nous sommes certains d’être les heureux élus.

La semaine suivante, nous apprenons que les sélectionnées sont trois copines de 3 ans nos cadettes, techniquement relativement moyennes en natation. Lorsqu’avec mes amis nous demandons des explications, la réponse est simple, directe, cassante: les garçons sont moins matures que les filles. Il fallait croire qu’un écart de trois ans justifiait encore de prendre les filles.

La vérité était bien sûr toute autre: le père d’une des trois filles était président du conseil d’administration du club. Il a du se dire que s’il se cassait les couilles dans ce rôle, il pouvait bien obtenir quelques passe-droits pour sa fille et ses copines. Nous le savions bien à l’époque, mais l’argument servit pour justifier le choix n’en était pas moins ravageur pour nous; pour moi du moins.

Je me rappelle m’être retrouvé dans les vestiaires avec mes amis et avoir dit quelque chose comme “ils veulent qu’on ne soit pas mature, on va leur montrer”. Et s’en sont suivis plusieurs conneries bien senties comme peuvent en faire des petits cons en quête de revanche.

Est-ce que les garçons sont immatures? C’est ce que mentionnent plusieurs adolescentes interrogées dans le cadre de l’essai de Steve Gagnon. Chose certaine, je l’étais. À l’époque je me pensais précoce parce que j’avais fait ma puberté tôt, j’étais grand et les choses avaient fait que j’avais acquis une liberté d’action assez importante dès l’âge de 13-14 ans.

Dans les faits j’étais indolent, superficiel et je passais le plus clair de mon temps libre à glander ou regarder des émissions de télévision que je trouvais moi-même chiantes. Sauf quand il s’agissait d’aller nager ou de faire des choses dangereuses comme plonger du haut d’une falaise.

Comme l’explique l’essai, il est du devoir des hommes d’aider les garçons à se trouver. Je continue à croire que nous aurions été de bons maîtres nageurs: la piscine était notre deuxième maison et toute occasion pour nous retrouver ensemble était bonne -bien que la majorité du temps nous étions trop feignants pour nous retrouver hors des entrainements. Un peu de reconnaissance aurait surement fait le travail pour un certain temps, probablement plus que les filles choisies qui se sont rapidement trouvé une autre activité. Au lieu de ça, nous avons continué à fomenter des mauvais coups pour nous confirmer et autres que nous étions effectivement immatures.

Je nous souhaite d’être solidaires envers ces adolescents perdus qui cherchent comment devenir les humains nobles et flamboyants qu’ils ont encore l’espoir d’être, puisque c’est notre responsabilité de les tenir à l’écart des garde-robes de sous-sol où ils ont tendance , trop souvent, à s’attacher le cou.

Steve Gagnon, Je serai un territoire fier et tu déposeras tes meubles.

Histoire De Soumission

Les djihadistes sont des salafistes dévoyés, qui recourent à la violence au lieu de faire confiance à la prédication, mais ils restent de salafistes, et pour eux la France est terre d’impiété, dar al koufr; pour la Fraternité musulmane, au contraire, la France fait partie du dar al islam. Mais surtout pour les salafistes toute autorité vient de Dieu, le principe même de la représentation populaire est impie, jamais ils ne songeraient à fonder un parti politique.

Michel Houellebecq, Soumission.

Lors de sa sortie, j’avais du me résigner à ne pas lire Soumission, le dernier roman de Houellecq. Publié la veille des attentats contre Charlie Hebdo, très largement commenté et analysé dans le contexte des attentats (et comme un pamphlet anti-islam, ce qu’il n’est pas), il paraissait impossible de le lire sans préconception.

Par un effet d’association, les récents attentats à Paris ont rappelé à mon esprit ce livre dont les commentaires étaient désormais assez loins pour une lecture sans a priori. Par ailleurs, mon état actuel de père au foyer m’offre un peu de temps pour lire ce qui s’est avéré une galette traversée en deux jours.

Toujours est-il que si vous avez l’intention de lire ce romain prochainement, je vous invite à ne pas poursuivre votre chemin…

Les commentaires lors de sa sortie soulignaient à quel point certains lecteurs ne comprennent pas ce genre de littérature. Non, cette histoire d’un président français issue du parti la Fraternité musulmane en 2022 ne vise pas à refléter une possibilité; pas plus que la Possibilité d’une île où, une secte transforme le genre humain, enlevant la nécessité de se nourrir (et donc de chier) et de se reproduire (et donc de baiser), ouvrant ainsi un futur fait de clones. Non, ces romans d’anticipation ne visent pas être justes dans 20 ans.

Les romans de Houellebecq suivent quasiment tous le même schéma: un homme blanc dans la quarantaine, ordinaire, misanthrope, esseulé, maussade, méditant sur sa déliquescence dont les rares intérêts dans la vie sont sexuels, de préférence avec des prostituées ou plus rarement des jeunes filles, se retrouve pris au centre des déchirures de notre société. Dans chaque roman la déchirure est différente mais offre une critique en général assez claire et directe de nos sociétés capitalistes postmodernes.

Le synopsis du roman pourrait facilement laisser penser que la déchirure traitée dans le roman est celle de la montée de l’islamisme ou d’une guerre des religions, mais c’est faire fausse route. La montée des extrêmes complémentaires (Islam et extrême droite) avec leur pendant violent (djihadistes et identitaires) n’est que la conséquence du vide de sens dans nos sociétés et notamment de l’échec désormais insurmontable de la classe politique. En bout de ligne, la meilleure lutte à l’extrêmisme violent s’avère être un “extrême modéré”, comme le sont les Frère musulmans qui finissent par prendre le pouvoir avec l’appui d’un front républicain étendu (gauche et droite en cours d’implosion). Moins spectaculaire, l’histoire aurait aussi bien pu suivre une voie similaire avec une victoire du Front National et une rechristianisation de la France.

De manière général, le personnage central suit, avec plus d’un siècle d’écart, la trajection de Joris-Karl Huysmans, son principal sujet d’étude, en se convertissant, pas au catholiscisme toutefois mais à l’islam. Sans réel épiphanie, plutôt d’un mariage de raison. En bout de ligne le terme soumission sonne plus dur qu’il n’est réellement pour le personnage: se trouvant du bon bord dans les changements imposés par ce nouveau régime, il accepte l’Islam avec une position sociale très enviable, incluant au niveau financier et la possibilité d’avoir 3 femmes de son choix, probablement jeunes, belles et vraiment soumises pour le coup. Bref, la possibilité d’une nouvelle vie, supérieure à toutes ses espérance jusque là. Tant pis pour ceux et surtout celles qui se retrouvent du mauvais coté.

Le lecteur régulier de Houellebecq ne peut qu’être saisi par la tournure des choses. En effet, en plus du personnage central, ses romans ont généralement une trajectoire assez commune où, malgré sa misanthropie et ses imprécations sur le thème du pourrissement humain, le personnage central apparait toujours comme pouvant ressentir du bonheur, à tout le moins profiter d’une progression de son état d’esprit, pour généralement finir dans une chute brutale. Ici à l’opposé on sent le personnage glisser inexorablement, perdant notamment la seule personne qu’il aimait, envisager le suicide, pour être finalement sauver par la religion, de la même manière que la religion sauve la France. Drole de trajectoire pour ce roman qui semble finalement faire l’apologie d’une inféodation désirée à une religion représentant tout sauf les principes fondateurs de la République. À moins que ce ne soit justement pour montrer la facilité avec laquelle on peut en venir à souhaiter cette soumission (quoique difficile à avaler étant donné les récurrentes litanies anti-humanistes…) Quoiqu’il en soit, le plus politique des romans de Houellebecq.

Nietzsche avait vu juste, avec son flair de vieille pétasse, le christianisme était au fond une religion féminine.

Michel Houellebecq, Soumission.

Changer

Fleur

Montréal, juin 2015

Au moment d’écrire ces lignes, je vis mes dernières minutes dans les bureaux de Nord Ouvert. Bientôt, je sortirai pour ne plus revenir. En tous cas pas en tant qu’employé. Fidèle à mes cycles, je suis resté en poste pendant 3 ans. 3 années riches d’apprentissage, de nouveauté et l’impression de participer à quelque chose qui se bâti.

Contrairement aux autres emplois que j’ai quitté précédemment, je n’étais pas rendu las. Je n’avais pas l’impression d’avoir fait le tour de la question. C’est pour cette raison que cela m’a pris beaucoup de temps, et beaucoup d’hésitation pour me décider. En bout de ligne, c’est la proposition, à savoir de rejoindre le Bureau de la ville intelligente et numérique de Montréal qui a fait penché la balance. La possibilité de faire évoluer les choses de manière plus concrète et directe. Car si nous faisons beaucoup de choses à Nord Ouvert, c’est souvent de manière périphérique aux gouvernements. Notre situation extérieure par rapport à l’appareil bureaucratique limite notre capacité de changement, notre capacité de comprendre ce qui se passe (à l’intérieur) et s’avère souvent plus frustrant qu’autre chose. Je l’ai appris à mes dépens dans mes derniers projets.

Je ne me fais pas non plus d’illusions débordantes. Je n’ai pas la prétention que moi, dans toute ma grandeur, je vais pouvoir révolutionner les choses. Je sais que cela prendra aussi un savant mélange de patience et de ténacité pour faire avancer des choses. J’ai la chance de ne pas partir totalement dans l’inconnu: ces dernières années m’ont permis de connaitre beaucoup de personnes à la ville. Des gens qui voudraient être des agents de changement et dont certains m’ont fait part d’un vent de renouveau à l’interne et l’espoir de voir les choses évoluer à un rythme plus rapide. Je souhaite pouvoir contribuer à cette accélération des choses. Je souhaite pouvoir faire entendre, même un peu, ma vision; une vision qui ne se contente pas d’ajouter des senseurs partout pour être plus efficace, mais qui cherche à s’allier la population, à répondre aux questions et à rendre la ville plus vivante.

Quitter la Bourse de Montréal pour rejoindre Nord Ouvert était un immense saut de le vide. Au moment de quitter, je m’imaginais un ou deux ans plus tard revenir au “bercail” la queue entre les jambes et un échec sur les épaules. (Note: la bourse de Montréal a un historique de gens qui quittent et qui finissent pas revenir). Grâce au support de James et plus récemment de Jean-Noé, ce fut une réussite. Pas la perfection; il y a bien des choses que j’aimerais refaire différemment, mais malgré tout la satisfaction d’avoir réalisé de belles choses et d’avoir contribué au développement d’une organisation importante et dont la réputation n’est plus à faire. J’ose croire que j’y ai joué un rôle.

Évidemment, cette hantise de quitter la Bourse réapparait comme par magie. Est-ce que je fais le bon choix? Est-ce que je vais me retrouver le bec dans l’eau dans 1 an? Est-ce que, simplement, je me fais trop d’espoir? Le temps le dira. En attendant, wish me luck comme on dit.

Considérations à Propos De L’économie Sociale Et Du ‘Communautaire’

Montage

Beauté montée. Rue de Gaspé, Montréal, septembre 2014

Je flotte ces temps-ci dans une étrange atmosphère, sorte de miroir déformant dans lequel plusieurs personnes me renvoient, directement ou non, l’image que le travail que je fais tiens quasiment du bénévolat. Rien de personnel, pour ceux dont émane cette image, il appert que le “communautaire” est vaguement fait pour qui il ne serait pas possible d’acquérir meilleure position, que ceux acceptant de donner des contrats le font comme on donne l’aumône aux pauvres.

C’est un peu cette approche condescendante que l’on a aussi entendu récemment de la part du gouvernement qui dans une démarche présentée comme altruiste souhaitait transférer au “communautaire” certaines tâches que le réseau de la santé n’arrive pas à prendre en charge efficacement. Évidemment les organismes en question sont montés aux barricades tant il était évident que cela tenait plus de l’exploitation qu’autre chose. Mais trêve de politique.

Mettons les choses au clair: l’économie sociale (ce que nous faisons chez Nord Ouvert) est un autre modèle que la classique entreprise à capital pour avoir une organisation. Ça met en évidence que ceux qui participent à cette organisation ne veulent pas le faire pour dériver des profits à des actionnaires et entendent donc investir tout bénéfice dans la mission de l’organisation. Ça ne veut pas dire que ceux qui y travaillent le font bénévolement. Et même si pour moi comme mes collègues cela implique un salaire plus faible que ce qu’on pourrait faire ailleurs, je ne goute pas quand un quelqu’un laisse quasiment entendre que je devrais travailler au salaire minimum (j’exagère à peine).

À mes yeux le modèle d’économie sociale est une approche qui correspond aux organisations dont la mission et le rôle dans la société sont plus importants que toute autre considération. Le fait d’être une organisation sans but lucratif ne veut pas dire qu’on fait du moins bon travail, que ceux qui y travaillent sont moins compétents et que les contrats obtenus doivent l’être à rabais…

Parlant de compétence. Bien souvent, ceux qui partent avec des préjugés de ce genre sur les organismes sans but lucratif devraient plutôt se regarder l’espace d’un instance. Dans mon expérience pour le grand capital, j’ai eu le plaisir de constater combien certaines personnes sont payées des sommes faramineuses pour… rien. Je ne parle même pas des P.D.-G. aux salaires mirobolants. De l’analyste “de base” au V.P complet-cravache, j’en ai vu des personnes payées de 70 000$ à plus de 500 000$ dont la plus-value était proche de zéro… quand elle n’était pas négative (nuisance incluse).

L’expérience de devoir générer son propre salaire, et possiblement celui d’autres personnes, sur base d’un produit ou d’une idée fait réaliser à quel point on se pose finalement assez peu de question quand on est salarié. C’est là qu’on se rend compte que pour générer un salaire, mettons de 70 000$, il est normal d’attendre une sacrée production de valeur, dans notre cas autant d’une valeur économiquement justifiable que socialement utile.

Parce que cette beauté échappe aux marchés, au crédit, à la consommation dont on voudrait nous faire croire qu’elle constitue le but ultime de nos existences, parce qu’elle nous emmène loin de l’accumulation de richesse, tout en nous enrichissant autrement, elle est subversive, comme la poésie.

Véronique Côté, La vie habitable. Poésie en tant que combustible et désobéissances nécessaires

Villes Intelligentes Et Porosité Gouvernementale - Entretiens Jacques Cartier

Mise à jour le 21 octobre 2014: la vidéo du panel ayant été rendue publique sur Youtube, cette dernière va remplacer les slides.

Hier j’ai eu le plaisir de participer à un panel sur les villes intelligentes dans le cadre des Entretiens Jacques Cartier. Je manque un peu de temps pour discuter plus en profondeur sur les échanges que j’ai eu avec mes co-panélistes: Sylvie Daniel, Louise Guay et Jean-François Gauthier -j’aurais surement l’occaion d’y revenir. Mais je voulais au moins poster la présentation que j’ai donné (Formule Pecha Kucha)

Et le “script” (pour ceux qui préfèrent lire)

Chaque jour, j’ai les mains dans les données et mon regard se porte sur ma ville, Montréal. Et chaque jour je me demande comment ces données et mes sens peuvent se compléter

Aujourd’hui, je vais vous partager l’état de ma réflexion sur le sujet, quelques idées que je vais faire tourner autour du concept de porosité.

Quand on parle d’organisation gouvernementale, la meilleure analogie est souvent une boite noire.

Et ce qu’il y a de commun entre la plupart des (bons) projets de ville intelligente, c’est de créer des échanges, d’augmenter la porosité de la boite. Je vous invite à explorer quelques exemples de cette porosité véhiculée par les technologies.

Les hackathons sont ces événements où des gens se rassemblent pour résoudre des problèmes, souvent à l’aide de la technologie. Les hackathons sont souvent considérés pour leur résultats (des apps) mais c’est un leurre.

L’important c’est le processus: agile, dynamique, itératif. Mais le mieux, c’est lorsque des employés gouvernementaux viennent participer… et contaminent leurs organisations.

Comme ça se traduit? Par exemple la ville d’Ottawa ou le gouvernement fédéral organisent des événements de speed dating pour mettre en relation utilisateurs de données ouvertes et employés gouvernementaux.

Ou encore lorsque la ville d’Honolulu organise un Write-a-thon, un événement de co-rédaction où les citoyens participent à rédaction des fiches d’informations de la ville à l’attenion du publique pour qu’elles soient rédigées dans un langage accessible.

Poussé plus loin, ça donne lieu à des concours d’innovation. Le Défi Info-Neige de Montréal a mis à contribution les citoyens et développeurs pour injecter un peu plus d’amour dans relation amour-haine avec le déneigement.

En approvisionnement il est facile d’ajouter aux requis une contrainte qui va prendre une équipe de recherche pendant 5 ans, alors que parfois une patch de quelques heures ferait l’affaire.

Des villes comme Barcelone ou Philadelphie font donc des pilotes pour revoir leur approvisionnement pour favoriser la compréhension mutuelle des besoins plutôt que de concentrer sur les techniques (quand c’est possible).

Rio de Janeiro est réputée pour son centre de transport intelligent. Mais ce que j’aime le plus, c’est l’accord d’échange de données qu’ils ont avec Waze, une application de « crowdsourcing » des incidents sur la route. Ainsi la ville peut bénéficier de son propre système, mais aussi des millions d’yeux qui sont sur la route.

Porosité dans les processus de résolution de problème: La ville de Philadelphie participe à Fast-Fwd, un accelerateur d’innovations urbaines. Philadelphie y contribue en amenant du financement, des ressources humaines… et ses problèmes… Toute sorte de problème: logement, réinsertion des prisonier et j’en passe.

On parle aussi de processus de consultation en ligne qui utilisent l’interactivité pour rendre des problématique plus concrètes et pour attirer plus de monde.

Nord Ouvert fait des consultations budgétaires avec beaucoup de succès, et nous avons aussi collaboré avec le Living Lab sur des consultations en aménagement du territoire.

Enfin les technologies peuvent créer une relation parmi les citoyens. Par exemple l’outil 311 utilisé par New Haven permet aux autres citoyens de commenter ou répondre aux demandes. Pour un cas de chien abandonné, non seulement un citoyen est allé s’en occuper, mais cela a déclencher une discussion plus large.

Ça (re)créé un lien entre les citoyens… via la technologie.

Tout ces exemples pour quoi? Pour faire ressortir 4 modes d’interaction.

Le mode classique de communication où la technologie permet de personnaliser pour ne communiquer que l’information pertinente. C’est par exemple ce que vise le défi info-neige.

C’est la base nécessaire à l’engagement citoyen car ça fournit la compréhension de ce qui se passe autour d’eux.

Deuxième mode: l’écoute.

La technologie permet d’écouter plus de monde, plus efficacement. C’est ce que font les consultations ou les services 311 une fois en ligne.

Poussés à leur maximum, les deux modes précédents évoluent souvent en boucle de rétroaction.

On entre dans un échange constant entre gouvernement et citoyens.

C’est dans cette catégorie qu’on trouve les concours d’innovation, le speed dating, les hackathons, l’évolution des processus d’approvisionnement, ou encore l’intégration des données de Waze.

L’échange devient une hygiène de vie pour certains citoyens et pour les membres des administrations.

Enfin le dernier mode: le cercle vertueux.

L’administration devient un acteur important, mais parmi d’autres. Les citoyens, les entreprises peuvent entrer dans la boucle.

C’est ce que permettent les systèmes 311 comme celui de New Haven ou FastForward. Grâce aux échanges, le gouvernement n’est plus seul à supporter le poids de la résolution des problèmes

Pourquoi mettre la porosité et les échanges au centre des considérations?

Dans la ville intelligente, il est très facile de mettre en place des outils numériques et des métriques. Mais ces derniers peuvent autant créer des murs qu’ils n’ouvrent des portes. Et je dirais même que mettre des murs est souvent le plus simple.

Tout le monde est pour la vertu, tout le monde est d’accord pour mettre les humains au centre de la ville intelligente. Mais comment? J’ai montré des exemples positifs.

Cet article, People, not data, montre ce qu’il ne faut pas faire & comment les technologies peuvent servir à avilir les gens… surtout les plus vulnérables… même quand les intentions sont bonnes.

Il est facile de se cacher derrière son écran et se donner l’impression de comprendre la ville. J’y ai cru moi-même.

Mais si New York ou Boston ont réussi à progresser, c’est qu’ils ont su utiliser les données pour donner plus d’informations à leurs employés sans pour autant essayer de les controler plus. Ils leur ont donné du contexte pour agir plus librement.

Enfin, il faut être conscient que les données et les indicateurs sont aveugles à ce pour quoi ils n’ont pas été desginé. Surtout ils sont aveugles à ce que souhaitent les gens.

Le principal risque avec les approches orientées « performance » c’est de chercher à optimiser non pas ce que les gens veulent, mais ce qu’on les voit faire, parfois par dépit.

N’allez pas croire qu’il ne faut pas utiliser de données ou d’indicateur.Sinon, je viens de me mettre au chômage! Mais il faut comprendre le rôle de chacun.

Les métriques, les indicateurs, la performance, c’est le quantitatif, c’est le squelette que nous bâtissons

Le qualitatif, ce sont les opinions, les besoins, c’est ce qui est vivant, c’est ce qui fait la beauté de la ville et l’envie des gens d’en faire partie, d’en être les acteurs.

La porosité, c’est le caractère osmotique entre les deux, c’est ce qui permet d’avoir un tout qui se tient, des villes belles, des villes économiquement dynamiques, enrichissantes et durables.

La Ville Paramétrique, Proto Ville Intelligente

Ce (long) billet va donner un sens au nom de domaine utilisé pour ce blogue: dataholic!

Le présent article vise à faire une analyse de la réforme du financement des arrondissements de la Ville de Montréal sous l’angle de la ville intelligente. Plus précisément, nous allons viser les points suivants:

  • Démontrer que la paramétrisation de la ville, logique sous-jacente à la ville intelligente, est un outil puissant mais nécessitant un travail d’analyse approfondi et une compréhension détaillée du fonctionnement de la ville.
  • Souligner comment les données ouvertes peuvent être utilisées pour mieux comprendre notre environnement et idéalement pour créer une base de discussion et d’engagement avec les citoyens.
  • Montrer ce à quoi pourrait ressembler du journalisme de données de fond. Malheureusement le journalisme de données se contente trop souvent de quelques graphiques sans fournir d’analyse de fond.
  • Suggérer une démarche dans laquelle les citoyens pourraient avoir leur mot à dire sans nécessairement avoir à rentrer en détail dans les données disponibles.

Ce billet est le résultat d’un travail dilétante pendant une partie de l’été où j’ai joué avec plusieurs jeux de données en essayant de faire le lien avec les paramètres utilisés pour définir le financement des arrondissements.

Si vous êtes vraiment pressés, vous pouvez passer directement à la conclusion, mais vont manquerez comment j’arrive à ce résultat (au risque de mauvaises interprétations!)

Mettons le couvert

D’abord pourquoi faire le lien entre un exercice de paramétrage budgétaire et le concept de ville intelligente? Parce que ce paramétrage se rapproche des formules d’optimisation utilisées pour la ville intelligente (voir cet article). La différence est que pour le budget on applique des paramètres à des constantes pour obtenir un budget alors que pour la ville intelligente on essaie de faire varier les paramètres pour les optimiser, mais la logique est la même.

Et je dois dire dès le début que cette logique est… logique! D’ailleurs les budgets étaient déjà paramétrés, mais avec d’autres critères. Il est tout à fait souhaitable de vouloir normaliser les budgets de manière à ce que les citoyens de différents arrondissements bénéficient de niveaux de services équivalents… pour des coûts équivalents. De ce point de vue, le budget paramétré est non seulement normal mais nécessaire et le bris d’un status quo existant n’est pas une raison valable pour refuser de nouveaux paramètres ou refuser la mise en oeuvre d’une approche paramétrique en générale.

Les paramètres en question (anciens et nouveaux) sont disponibles dans un document publié par la Ville et disponible en ligne. Bien que le document soit un peu long, je vous invite à regarder la section 2 présentant les paramètres adoptés. Le but de l’exercice est de définir des “proxy”, des paramètres quantifiables qui varient de manière proportionnelle aux dépenses, et il faut souligner que les critères utilisés semblent tout à fait raisonnables: surface de voirie pondérée par la “pression” subie, nombre de transactions dans les librairies, etc. Selon une approche progressiste, on prend même en compte des éléments comme l’indice de défavorisation pour mobiliser plus de fonds dans les zones de la ville actuellement en difficulté.

Appliqué à l’année 2015, les nouveaux paramètres amènent les changements présentés ci-dessous en matière de budget (notes rapides: dans les faits, les changements seront appliqués progressivement, donc les arrondissements ne vont pas subir ces changements du jour au lendemain. Le graphique contient uniquement les principaux postes budgétaires; la cause étant que les données sont présentées sous forme de PDF et qu’il a donc fallu retranscrire les informations à la main.)

Variation de budget

Variation du budget par arrondissement pour les principaux postes de dépense (en milliers de dollars)

Les variations sont importantes et mis en pourcentage, cela implique des variations de plus de 15% pour les extrêmes. D’ailleurs, il est important de noter que le tout se fait à somme nulle: la réforme ne change pas la quantité d’argent reversée à l’ensemble des arrondissements mais se contente simplement de réallouer entre arrondissements.

En mettant les changements sur une carte, il appert que les arrondissements périphériques semblent généralement plus dans le positif tandis que les arrondissements centraux souffrent d’une baisse de financement. Comme on peut le voir sous forme graphique, on note assez nettement le lien entre variation du budget et éloignement des arrondissements.

Variation de budget

Carte des variations de budget par arrondissement. Accès à la carte interactive

Sans rentrer dans les détails, il est intéressant de noter que le budget par habitant est très variable d’un arrondissement à l’autre passant de 0.89$ pour Saint-Laurent et Ville-Marie à 0.45$ pour Cote-des-neiges—Notre-Dame-de-Grace (données ici). On ne trouvera pas de solution facile à se contentant de regarder le coût par habitant.

L’exemple des bibliothèques

Évidemment, il est difficle d’arriver à une conclusion sur l’ensemble des paramètres à cause de la mulitiplicité des sujets. Si on regarde d’un peu plus près les bibliothèques, on voit qu’un des paramètres est le nombre de transactions. Ça semble un bon proxy: plus de transactions signifie plus d’activité à gérer, plus de ressources nécessaires, etc.

Pourtant, en allant chercher les données d’emprunt, le calcul de certains ratios (en l’occurrence le nombre de livre par habitant, le nombre d’emprunt par livre et le nombre d’emprunt par habitant -qui détermine en partie le budget alloué aux bibliothèques) donne des résultats assez surprenants.

Emprunts de livres

Emprunts par livres et nombre total d’emprunt par arrondissement. Accès au graph interactif

Il est presque choquant de voir que certains arrondissements disposent uniquement de 1.4 livres par habitant (Lachine), alors que d’autres sont à 3.86 (Pierrefonds). Tendance générale: les arrondissements avec le plus faible taux de livre par habitant sont ceux avec le plus d’emprunt par livre. Spécifiquement Lachine et le Plateau ont un ratio emprunt/livre supérieur à livre/habitant.

La question que cela provoque: est-ce que dans ces arrondissements, le nombre d’emprunts (critère de financement) est limité par la disponibilité des livres. La réalité, c’est que les indicateurs obtenus ne sont pas suffisants pour conclure. Pour ce faire, il faudrait une meilleure compréhension du fonctionnement des bibliothèques et les facteurs limitants le nombre d’emprunts. Pour apprécier un peu plus ces chiffres, on pourra noter que selon l’ASTED, pour une ville de 100 000 habitants (même si un arrondissement peut difficile être considéré comme une ville), un ratio de 2.2 livres/hab est considéré comme “de base” alors qu’à 3.2 est dans l’“excellent”.

Si le nombre de livres est effectivement un facteur limitant le nombre d’emprunt, cela veut dire que des arrondissements comme Lachine et le Plateau (et d’autres) ont besoin de plus de financement (et non de moins comme c’est le cas), pour se mettre à niveau. Pourquoi se retrouve-t-on avec de tels écarts de livres par habitant? Est-ce le résultat d’un sous-investissement dans l’achat de livres de la part de ces arrondissements? Est-ce à cause du manque d’espace dans les bibliothèques? Du nombre de bibliothèque? Difficile de savoir juste sur base des données. Ce qui est certain, c’est qu’un indicateur comme le nombre de transaction rend difficilement compte de ces complexités.

Digression méthologique

Maintenant je vais me permettre de pointer une lacune dans les données que j’utilise (pourtant très riches): il n’est pas possible de voir les emprunts entre bibliothèque. Quand on réalise un emprunt par réservation, la bibliothèque essaie de répondre à la demande par son catalogue local. Si ce n’est pas possible, le livre peut être transféré d’une autre bibliothèque.

La logique voudrait que les arrondissements avec un taux d’emprunt élevé doivent plus souvent faire appel à la réservation, se traduisant par des emprunts hors bibliothèque voire hors arrondissement. Vivant dans un des arrondissements avec un faible ratio de livre, nous nous retrouvons effectivement à utiliser ce système de réservation. Durant les dernières semaines j’ai regardé la provenance des livres réservés (principalement pour les enfants): sur 52 livres, deux seulement viennent de mon arrondissement, la grande majorité vient d’arrondissements avec un taux d’emprunt modéré ou faible: Anjou, Montréal-Nord ou encore Verdun. Anecdotique, il va de soit, mais éclairant sur le fait que les réservations peuvent reposer en large partie sur l’emprunt hors bibliothèque.

En d’autres termes, le nombre de transactions comptabilisées est faussé par ce mécanisme. Quelle proportion des transactions cela représente? 50% ou 0.01%, impossible à dire. C’est là où l’adoption de paramètres nécesssite de bien comprendre le fonctionnement de l’entité analysée. Pour être bien franc les données me donnent l’impression que certains arrondissements manquent de livres et que leur budget ne va pas améliorer la situation, mais les données seules, vue de l’extérieur, ne permettent pas de pleinement saisir l’état des lieux.

La bonne densité

L’analyse des emprunts de bibliothèque apporte une indication, mais ça représente seulement un de la dizaine de critères utilisés. Peut-on trouver un autre critère que l’éloignement au centre pour expliquer les résultats dans leur ensemble? Dans un premier temps j’ai regardé du coté de la densité… sans obtenir un résultat très intéressant. C’est que la densité dans son acceptation la plus classique (nombre d’habitant divisé par la superficie du territoire) est parfois fourbe: des arrondissements comme Ville-Marie, le Sud-Ouest et bien d’autres ont une densité finalement assez faible à cause des nombreuses zones commerciales et industrielles.

Pour arriver à une analyse intéressante, il faut regarder l’empreinte individuelle au sol: la surface résidentielle divisée par le nombre de personnes. On obtient alors une idée de l’espace que chaque résident utilise et ça donne une vision de la densité nettement plus réaliste. (à noter qu’à ce petit jeu, le Plateau perd son titre de champion de la densité au profit de Ville-Marie.)

En prenant ainsi l’empreinte par habitant, on note trouve une correlation assez forte: les augmentations de budgets sont une fonction croissante de l’empreinte. En d’autres termes, la nouvelle formulation du budget tend à favoriser les gens qui s’étalent.

Empreinte par habitant

Variation du budget en fonction de l’empreinte au sol des résidents. Accès au graph interactif

Certains diront qu’éloignement du centre et étalement sont synonymes. À mes yeux, ça ne l’est pas: l’empreinte par habitant est un attribut important du tissu urbain contrairement à l’éloignement. La densité détermine le type d’organisation urbaine (avec les coûts privés et publics qui s’y rattachent). Par exemple, avec des stratégies “transit oriented”, on peut obtenir de bonnes densités dans des lieux éloignés. Je reviendrai sur ces considérations en conclusion mais le résultat de ce graphique n’en demeure pas moins important.

Location, location, location

Ceci dit, la question de la distance au centre ne doit pas être écartée pour autant. Malgré sa forme de croissant au beurre et son réseau hippodamien, Montréal présente une structure concentrique comme toutes les villes du monde (ou presque). La conséquence c’est qu’une bonne partie des résidents de la périphérie oscillent quotidiennement vers le centre sous forme de bouchons de circulation.

On notera que les paramètres pour le budget de voirie prennent en compte la pression (sous forme de pondération). Ces facteurs de pondération représentent-il la réalité?

Autre digression méthodologique

Dans le monde des études d’impact environnemental, il existe une approche nommée analyse du cycle de vie visant à évaluer l’impact sur toute la vie d’un produit sur tous les domaines environnementaux (GES, déchets, ressource naturelles, etc).

Souvent, les analyses du cycle de vie arrivent à une note globale. Pour passer d’impacts sur des domaines très variés à une note globale, il faut appliquer une pondération. Mais comment pondérer l’impact des GES avec l’impact sur les ressource aquifère? On pondère, on compare des pommes avec des navets.

On arrive à des situations désolantes où McDonald avait réussi à démontrer que d’aller manger chez eux avait moins d’impact environnemental que d’aller au restaurant… tout cela parce qu’ils avaient utilisés une pondération qui minimisait les catégories d’impacts où McDo était plus polluant. Fin de la digression.

Comment pondérer

Dans le cas des routes, la situation est un peu moins complexe car au moins on compare des choses comparables: des routes. En revanche, comment sont pondérées les catégories dont le budget est fonction de plusieurs paramètres? Est-ce 50/50? Y a-t-il une autre pondération?

Tout ceci m’amène à une autre critique du budget paramétré: si les paramètres sont listés, il nous manque les facteurs de pondérations exacts et les données utilisées pour arriver à ces résultats. Pourquoi? Pour déconstuire comment des paramètres qui a priori semblent bons créent un biais vers l’étalement.

Concentration des flux

Pour retourner à des considération plus concrètes, il faut noter que certaines infrastructures sont communes et bénéficient à tous. Plus précisément certains arrondissements font proportionnellement moins usage de leurs infrastructures que les autres. Je m’explique: le réseau routier des arrondissements centraux est très largement utilisé par les résidents des arrondissements (et villes) périphériques. L’enquête origine-destination de 2008 nous apprend que les résidents de Rosemont, du Plateau, du Sud-Ouest ou encore de Ville-Marie, utilisent leur voiture dans une proportion généralement inférieure à 40%.

En revanche, environ 70-80% des résidents des arrondissements périphériques utilisent leur automobile et une large partie se rend au centre-ville (et, logiquement traversent plusieurs arrondissements proches bien que l’enquête ne donne pas ce niveau de détail). Bien que l’on parle de l’autonomisation des banlieues, Ville-Marie reçoit quotidiennement 275 000 personnes en voiture (de partout dans la CMM). Ce sont 275 000 personnes qui souvent sont bien plus intéressées par la qualité de voirie de l’arrondissement (et des arrondissements) traversé que les résidents des dits arrondissements qui préfèrent dans une large proportion les transports en commun et actifs.

En d’autres termes, il faudrait se poser la question suivante: les budgets devraient-ils essayer de prendre en compte l’usure d’infrastructure causée par les résidents d’autres arrondissements et viser à rebalancer une partie de la situation. Bon courage pour y arriver car c’est complexe, mais les choses sont-elles vraiment équitable sans cela?

Prendre en compte l’existant

Un des refrains de la ville intelligente, c’est de prendre en compte les données pour améliorer le processus décision. “Evidence based”, “data sensitive”, etc.

Lors d’un récent événement, M. Harout Chitilian, élu en charge de la ville intelligente, soulignait à quel point Montréal était jusqu’à présent en retard sur les métriques que l’administration oeuvrait à en mettre en place. Toronto et bien d’autres villes ont mis en place dans la dernière décennie des indicateurs, avec des objectifs précis à atteindre. Edmonton a même mis en place un “dashboard” citoyen.

Comment cette approche “data sensitive” pourrait se traduire dans un budget paramétré? Continuons sur le sujet de la voirie. C’est un des domaines avec le plus de variation de budget, c’est aussi un des sujets de plainte récurrent des usagers de la route.

Des indicateurs existent. La Ville réalise notamment à intervalle régulier un état des lieux des rues pour évaluer les besoins de réfection. Ces données ont été obtenues par Radio Canada et utilisées lors du hackathon geoHack l’année dernière (j’ai eu la chance de faire partie de l’équipe gagnante avec lesdites données.) Est-ce que les données d’état des rues ont été prises en compte pour la paramétrisation? Non, les paramètres ne les prennent pas en compte et je m’attendais à ne vois aucune corrélation entre variation de budget et état des rues.

État des rues

Variation du budget en fonction de l’état des rues Accès au graph interactif

Le graphique donne une image surprenante. D’abord, on note des clusters: d’un coté les quartiers centraux qui subissent tous une baisse alors que les quartiers périphériques augmentent. Ensuite, on note une corrélation positive assez forte à l’intérieur des deux clusters principaux entre la variation de budget et l’état des rues. En d’autres termes plus votre qualité de rue est bonne, plus vous recevez de l’argent.

Encore une fois, le budget n’est pas fait pour donner ce résultat et l’état actuel des rues est probablement le fait du paramétrage précédent.

En regardant les variations de budget seulement, on pourrait imaginer que les paramètres précédents favorisaient les quartiers centraux et que le nouveau rééquilibre les choses. Mais en mettant cela en relation avec l’état des rues, ça ne semble plus tenir. Pour s’aligner dans une vision de ville intelligente, l’état des infrastructure actuel devrait entrer en compte dans l’allocation des budgets.

Comment? A priori, les arrondissements ayant une plus mauvaise qualité de rue devraient bénéficier de plus d’argent pour se remettre à niveau. Une formule mathématique pourrait permettre de pondérer le budget par l’écart à la moyenne de la qualité des rues.

Certains répondront qu’un arrondissement pourrait maintenir une piètre qualité de rue pour avoir plus de budget. Mais comme tout ville intelligence, l’allocation du budget suivant pourrait être conditionnelle à l’atteinte d’objectifs.

Cette approche ne règle pas toutefois le problème du mauvais paramétrage. Si les paramètres pris en compte ne reflètent pas la réalité, si pour une raison ou pour une autres la voirie se dégrade plus vite à certains endroits qu’à d’autres, alors même l’atteinte d’objectifs est compromise. C’est là que la définition de proxy proches de la réalité est une étape cruciale sinon l’ensemble de la démarche est biaisée.

Quoiqu’il en soit, une première étape, surtout lorsqu’on fait tabula rasa, serait de prendre en compte l’existant et de donner à coup de pouce à ceux qui sont en retard. Ensuite, les paramètres pourraient être modulés pour inciter à une bonne performance.

(Longue) Conclusion

Alors que dire de ce budget paramétrique? Est-ce que je vais publier un edito titrant “le nouveau budget favorise l’étalement urbain”? Non.

D’abord on ne part pas d’une situation neutre, mais d’un autre budget paramétré qui lui-même avait possiblement des biais que je n’ai pas étudié.

Il faut tout de même se poser la question: pourquoi ce budget sembler rebalancer le budget des arrondissements assez nettement en faveur des arrondissements éloignés où les résidents ont une empreinte supérieure.

À prendre avec des pincettes

La première chose à comprendre avec ce billet, c’est que c’est un travail rapide. Il peut contenir des erreurs (bien que j’ai essayé de vérifier mes résultats). Par ailleurs les différents éléments que j’ai étudié sont sur base des données disponibles, données que j’ai essayé de mettre en rapport avec les variations de budget. Les ratios que j’ai invité viennent de mon esprit, peut être que j’ai oublié des réalités importantes. Ce qui m’importait c’était d’essayer de mettre en évidence certaines préconceptions venant avec l’approche paramétrée.

Journalisme de données

C’est une petite taloche amicale pour les journalistes de données car je sais qu’ils manquent de temps et de ressources. Personnellement je trouve que les questions obscures comme la réforme du financement des arrondissements ne sont pas assez traitées en général. Quelques articles donnant 2-3 chiffres, des critiques plus ou moins informées et voilà. Pourtant, il est tout à fait possible de remonter la logique décisionnelle et de l’expliquer de manière accessible.

Biais politique

Bien que le sujet soit peu couvert dans les médias, une partie des commentaires sur le sujet laissaient penser qu’il s’agissait d’un exercice partisan. Mon premier reflexe fut donc de regarder si les arrondissements ayant voté pour l’équipe du maire ont été remercié par leur appui. Comme le montre le graphique, ce n’est pas vraiment le cas. Avec une corrélation inférieure à 0.1, on ne peut pas dire que cette réforme est le résultat d’un exercice partisan.

Données ouvertes

Comme noté précédemment, il est dommage que les données ayant servi au calcul des budgets ne soient pas disponibles. Pour être utilisées, ces données doivent avoir été préparées et normalisées, donc assez faciles à publier. Cette demande n’est pas pour mettre en doute les résultats, c’est pour pouvoir déconstruire ce qui a permis d’obtenir le résultat. Dans ce même objectif, les formules pour arriver aux résultats devraient être publiées.

De la qualité de proxy

Comme je le disais en introduction, la question centrale de l’approche paramétrique -et de la ville intelligente- c’est de savoir si les proxys utilisés reflètent la réalité. L’article montre combien il est difficile d’avoir ce genre de proxy. Même pour les données de bibliothéque, où le proxy semblait excellent, on finit par lui trouver de possibles failles.

Pour discuter spéficiquement du choix des proxy dans la réforme, on peut en arriver à la conclusion que les paramètres se concentrent trop sur la comptabilisation des actifs sans prendre en compte leur taux d’utilisation. Des livres empruntés plus fréquemment devront être changés plus souvent. Des mètres carrés de rue ou de parc nécessiteront plus ou moins d’entretien selon l’intensité avec laquelle ils seront utilisés. Les paramètres “statiques” peinent intégrer l’aspect dynamique.

Évidemment, les paramètres dynamiques sont nettement plus difficile à collecter. Comment quantifier l’usage d’un parc? En comptant le nombre de personne dans le parc? Pas facile. Peut-être en pondérant avec le nombre de personnes vivant dans un rayon donné du parc, mais dans ce cas il faut passer par l’exercice difficile de calibrer le facteur de pondération.

Du tissu urbain

Les lignes qui suivent entrent suivent une perspective plus personnelle. C’est là où s’arrête l’objectivité des données pour entrer dans l’interprétation. Cette interprération se base sur le biais constaté en faveur des arrondissements éloignés, un biais qui est relatif, relatif au budget précédent. Mon approche est que considérant que les arrondissements centraux ne sont visiblement pas dans l’opulence comparativement aux arrondissements périphériques, il y a lieu de se demander si on ne créée pas un déséquilibre. Sans pouvoir trancher de manière certaine l’existence d’un biais (c’est tout le noeud du problème), le but est discuter l’impact d’un tel biais SI il existe.

Un corrolaire à la question des proxy, c’est la difficulté à prendre en compte la valeur relative de certains actifs en fonction de leur localisation. Un mètre carré de verdure n’a pas la même valeur dans certains secteurs fortement urbanisés et verdis qu’à Pierrefonds où la majorité dispose d’un cour gazonnée.

S’installer dans tel ou tel quartier est un choix important. Les personnes s’installant dans les quartiers centraux cherchent la vie de quartier, les services et la proximité avec leur travail. Ce faisant ils acceptent souvent de payer plus cher pour plus petit. Et bien que payant plus chers, ils sont aussi plus demandeurs de certains services publics comme les parcs et les loisirs. Cela entraine aussi des coûts; par exemple le déneigement est plus demandant.

A contrario, les personnes s’installant dans les quartiers plus périphériques choisissent l’espace au détriment du temps de tranports. Par ce choix, ils décident de “privatiser” une partie de leurs besoins: voiture au lieu des transports en commun, grande cour avec piscine plutôt que parcs et piscines publiques, etc. Ceci dit ce choix a évidemment un coût public sous forme notamment de besoin plus élevés de transport, notamment de routes et d’infrastructures routières. (évidemment, je parle ici de moyennes).

Les paramètres choisis dans la réforme ont tendance à être aveugles à cette réalité, un mètre carré de pelouse est un mètre carré de pelouse, peu importe le contexte. Et c’est là aussi un immense défi: prendre en compte ce que les économistes appellent la valeur d’usage d’un bien public. Le résultat: le modèle proposé tend à financer les actifs développés. Les paramètres ne visent rien, ils n’ont pas d’objectifs, de vision, ils visent à comptabiliser les besoins des structures existantes, passivement.

Lors d’une conférence récente pour l’Association des Transports du Canada, M. Aref Salem expliquait qu’on ne pouvait plus développer les villes sur base du tout à l’auto et qu’il est nécessaire de densifier. Le plan métropolitain d’aménagement et de développement (PMAD) adopté par le CMM arrivait à la même conclusion. Mais comment mettre en oeuvre ces recommandations sur les flux budgets continuent de supporter un mode de développement étalé?

Certains argueront que ce qui oriente la ville, ce sont plus les budgets d’investissements et non les budgets d’opération. C’est vrai et ce n’est pas vrai: les investissements permettent de développer des nouvelles infrastructures. Mais si les budgets ne permettent pas de faire “vivre” les infrastructures, si l’opération tend à défavoriser une approche par rapport à une autre -et surtout celle qui repose sur des espaces et services publics- c’est certain que cela va créer un débalancement de la population d’un sens vers l’autre.

Ce qui m’amène donc au dernier point: la nécessité de discuter de ces enjeux.

Créer une discussion autour de ces enjeux

Le choix des paramètres à optimiser dans une ville intelligente est loin d’être neutre. L’argent étant le nerf de la guerre, le choix des paramètres de financement joue un rôle clé dans le développement d’une ville. Les arrondissements centraux de Montréal sont parmi les seuls endroits où il est possible d’avoir une vie “urbaine” dans la région. Si Montréal désinvestit ces arrondissements, ceux qui ont fait le choix d’y vivre, faute des services qu’ils espéraient, vont revoir leur choix et s’installer dans un endroit où ils peuvent “privatiser” leurs besoins (du moins ceux qui peuvent se le payer).

Mais à ce jeu, la Ville de Montréal sera perdante: pour un Pointe-aux-trembles, il y a 5 Brossard. Moralité, si les arrondissements centraux se mettent à se vider faute de financement (et donc de services), il est à parier que les déménagements iront plus hors Montréal que dans les arrondissements périphériques de Montréal, affaiblissant ainsi l’assiette budgétaire de Montréal.

Certains pourront arguer que c’est un choix individuel de s’installer au centre ou à la périphérie et qu’il n’y a pas de raison pour que le financement des arrondissements prenne en compte le fait que ceux habitant au centre souhaitent plus de services publics et communs. Sauf que comme expliqué précédemment, vivre en périphérie a également des coûts communs. Donc tout ceci en revient à faire des choix, non plus individuels mais de société. Ne plus regarder la question du financement comme un sujet administratif, mais comme un sujet politique, un sujet dont les citoyens doivent comprendre les implications.

Comment discuter de ces enjeux?

Plusieurs fois, en lisant ou en écrivant sur les enjeux de ville intelligente, il est question d’impliquer les citoyens, on parle parfois d’intelligence collective et autres concepts du genre. Et pour avoir discuté certaines des personnes en charges des approches de ville intelligente, tout le monde est conscient de la nécessité d’impliquer les citoyens. Les deux grandes difficultés sont:

  • Comment s’assurer que cette approche intelligente et citoyenne est appliqué à l’ensemble des domaines d’activité (le budget et la fiscalité était les moins évidents)
  • Comment le concept de participation doit être appliqué pour être efficace.

Habituellement je me pose la question de manière abstraite. Cette réforme de financement est une belle occasion d’essayer de réfléchir à ceci de manière plus concrète.

Il est difficile d’espérer que tout le monde va se mettre à manipuler ces données. Il est déjà difficile d’obtenir les niveaux d’engagement souhaitables pour des actions assez simples, rares sont ceux qui s’investiront dans de l’analyse de données. Il faut donc trouver un processus permettant de mettre en évidence les choix et leurs impacts sans avoir à traiter les données.

Une démarche consultative devrait donc commencer par le processus classique: aller à la rencontre des gens et demander ce qu’ils veulent. Et c’est ce qui a été fait avec le PMAD. Et des recommandations assez claires, notamment en faveur de la densification en sont ressorties, des recommandations supportées par la majorité des gens qui s’y sont intéressés. Prochainement l’administration de Montréal va lancer une consultation sur le plan d’aménagement, ce qui démontre une ouverture et un désir de prendre en compte l’avis des citoyens.

L’étape suivante consiste donc s’assurer ce que ces recommandations sont mise en oeuvre dans les différentes actions, notamment le financement. Comment? En invitant pas nécessairement toute la population mais certains représentants à donner leur avis sur les paramètres de financement choisis. Ou plus précisément en faisant un travail d’évaluation des paramètres qui suivent la philosophie des recommandations.

Fait intéressant: d’après les discussions que j’ai pu avoir, à défaut d’inviter des représentants de la société civile, la démarche de réforme du financement s’est fait en collaboration avec des membres de l’opposition qui semblaient satisfaits des critères… mais qui furent très déçus du résultat.

C’est pour cela que l’étape suivante ne doit pas être d’adoption des critères mais plutôt une ou des simulations. Et pour le coup, ces résultats doivent être publics. Des outils comme un simulateur de budget peuvent même permettre d’explorer différents scenarios et leurs impacts, les gens peuvent voter, commenter sur les paramètres, sur les résultats. Après cela seulement, il est possible d’adopter les critères qui sont le plus en ligne avec les recommandations.

C’est par un mécanisme de boucle de rétroaction que les citoyens vont eux-mêmes mieux comprendre l’impact de leurs choix individuels, que ces choix viennent avec des coûts et des attentes.

Pour un meilleur développement

Une telle démarche permettrait aussi de mieux guider le développement de la ville. En fait, ce n’est pas faute de connaitre des gens ayant déménagé dans des unifamiliales, en banlieue, parfois par dépit. Certains rêvaient d’une grande maison grand jardin et ils l’ont eu. D’autres rêvaient plus d’un quartier vivant, relativement dense, avec des services mais abordable. Ça n’existe plus à Montréal.

Faute d’une offre appropriée, notamment pour les familles, faute d’une capacité à développer des quartiers complets, agréables beaucoup s’en vont plus loin… et pas nécessairement heureux d’y aller.

La ville intelligente promet de se régler en observant les gens: leurs déplacements, leurs usages, leur consommation. Mais s’est-on demandé si ce qu’on observait correspondait à leurs besoins. S’est-on demandé si les comportements que l’on observe et que l’on essaie d’optimiser representent ce que les gens veulent ou si c’est seulement un pis-aller que l’on cherche à rendre plus efficace?

C’est pour cette raison qu’on ne peut pas faire l’économie de débats, d’échanges, de mises en situation, de consultation. Sans quoi on va reproduire et optimiser ad nauseam des villes ne correspondant pas aux attentes.


Un peu de méthodologie

Des choix

Analyser des données, c’est beaucoup une histoire de choix. Voici une brève discussion sur les choix dont je suis conscient:

  • Pour le choix des jeux de données, j’y suis vraiment allé au nez, sur base de ce que je connaissais des différentes sources possibles, notamment la Ville de Montréal. Les jeux de données choisis ont tous en commun que je les avais déjà utilisés dans le passé et je me suis pas mal contenté de ça. Hormis les données de comptage des voitures, je pense avoir tout utilisé. Pourquoi ne pas utiliser les comptages? Je n’ai pas trouvé de ratio ou d’angle d’analyse intéressant.

  • Les ratios que j’ai choisis sortent de mon imagintion. N’ayant pas accès aux données utilisées pour les paramètres, j’ai moi aussi cherché à constituer mes propres proxy. Les différents paramètres utilisés visant généralement à être mis en relation avec la variation de budget en pourcentage. L’utilisation du pourcentage permet de mieux quantifier l’impact sur les finances d’un arrondissement plutôt que la valeur absolue qui est uniquement utilisée dans le premier graphique pour montrer les échelles en jeu.

  • Dans certains graphiques, j’ai volontairement homis l’Île-Bizard (et parfois Pierrefonds) à cause du fait que son éloignement et sa densité est complètement hors échelle, “écrasant” ainsi les autres valeurs. L’Île-Bizard (18 097 habitants) est de loin, avec Outremont (23 566), le plus petit arrondissement en population, les suivants font quasiment le double (Lachine et Anjou avec 41 000 habitants.)

  • En allant un peu vite, j’ai oublié de prendre certaines échelles classiques, notamment pour tout ce qui est géospatial. Donc les distances et les superficies sont dans une unité de degré de radian, ça n’a pas d’impact si ce n’est que ça se traduit par des valeurs de distance et de superficie un peu étranges. Une fois les résultats produit, il est un peu difficile de refaire des conversions en kilomètre.

Jeux de données utilisés

Outils utilisées

  • Postgresql avec PostGIS (calcul de distance, de superficie, etc.)
  • Ogr2Ogr pour loader les fichiers bien formattés dans Postgres
  • PgLoader pour loaders certaines données utilisant des formats exotiques
  • Excel (et oui! Malgré son horrible bug sur l’encodage en UTF-8)
  • Libre Office
  • Plot.ly
  • CartoDB
  • Plusieurs commandes unix (cut, split, awk, etc.)