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Préambule à une sorte de manifeste personnel

Politique

L’année qui vient de s’écouler fut pour moi riche d’apprentissages et, grâce à mon entourage personnel et professionnel, je pense m’être développé sur des chemins que je n’imaginais pas il y a peu. Ces progrès m’ont également permis de mieux percevoir certaines de mes lacunes et notamment mon manque de constance dans mes aspirations. Après plusieurs mois à y penser de manière dilettante, j’ai fini par en conclure qu’il me fallait investir du temps pour clarifier ce sur quoi je veux concentrer mes énergies.

Comme le fruit de ces réflexions s’étale en peu, je vais scinder le tout en deux articles, le premier fait office de préambule en soulignant pourquoi je m’adonne à cet exercice et en décrivant certains liens que je fais entre mes actions et d’autres éléments comme ma lecture récente de Fondation, d’Isaac Asimov. Le second article entrera plus directement dans ce que je compte me donner comme orientation pour l’année ou les années à venir.

Pourquoi

La distraction est partout et avec elle, vient la dispersion des efforts. Cette dispersion fait que les choses qui sont importantes ne sont pas toujours celles sur lesquelles nous mettons le gros de nos efforts. Non pas que je souhaite ne vivre que pour une ou deux marottes, mais être juste plus conscient de ce sur quoi je mets du temps. Par ailleurs, écrire un billet de blogue est comme une discussion avec moi-même: tant que la réflexion reste dans mon esprit, j’ai tendance à rester superficiel, à ne pas voir certaines incohérences et à rester dans des schemas mentaux fixes et en boucle. Écrire permet d’approfondir et de se forcer à une certaine cohérence.

Tant qu’à y être, autant partager le fruit de cette réflexion. J’espère que mon expérience et ce que j’en tire peut contribuer à une réflexion plus globale sur certains enjeux. Et les enjeux en question sont tellement vastes que quoiqu’il arrive un seul cerveau ne peut pas les intégrer entièrement. Donc, au-delà d’une discussion avec moi-même, c’est aussi une contribution à une discussion plus large.

Fondation et la psychohistoire

À l’âge où j’aurais pu lire Fondation, j’étais occupé à découvrir IRC et à discuter avec des personnes à l’autre bout du monde, y compris avec celle qui allait devenir la femme de ma vie. Je me suis rattrapé 20 ans plus tard en lisant récemment cette série référence. Et c’est surement mieux ainsi, je pense que je n’en aurais pas tiré autant à 20 ans qu’à 40. Non seulement pour une question d’âge et de maturité, mais aussi parce que beaucoup de choses se sont développées dans deux dernières décennies.

N’ayez crainte si vous n’avez pas lu Fondation, je devrais suffisamment expliquer certains concepts sans non plus m’y perdre. Toutefois, si vous entendez le lire prochainement, quelques spoils vont suivre!

Premièrement, il est passionnant de voir à quel point Asimov a su anticiper bien des concepts qui ne furent réellement regardé de près que plusieurs décennies plus tard; les premières pages de Fondation ont été publiées en 1942, sous forme de nouvelles.

Prenant place en l’an 24 000 et quelques de notre ère, Fondation repose sur le principe de la psychohistoire: alors que l’humanité s’est développée en Empire Galactique, un scientifique a développé une méthode mathématique permettant de prévoir les grandes tendances de l’avenir en se basant sur certains invariants du fonctionnement humain appliqués à l’échelle des civilisations. Ce faisant, le scientifique en question prévoit l’effondrement, sur plusieurs centaines d’années, de l’Empire Galactique. Tandis que, selon la psychohistoire, il est impossible d’empêcher la chute de l’empire, il apparaît en revanche possible de limiter grandement la période de chaos qui s’en suivrait grâce à quelques actions précises.

Cette vision donne une compréhension riche et utile du monde : à l’échelle d’une société, certaines tendances sont quasi-inévitables car trop lourdes, à l’image d’un bateau qui ne peut s’arrêter sur une courte distance. Dans notre monde, on peut parler du vieillissement de la population, des changements climatiques ou d’économies à faible croissance. Toutefois, dans ces tendances lourdes quasi-inévitables, un espace de possibles demeure. Certaines actions sont possibles pour changer l’impact de ces tendances ou encore influencer ce qui se produira “après”. C’est, à mes yeux, un message important. Face aux enjeux systémiques auxquels nous faisons face, deux tendances s’affrontent: d’un coté, l’urgence qui nous pousse à vouloir changer rapidement sur le cours des choses, quitte à prendre des décisions contre-productives dans un contexte où les changements rapides ne sont pas à portée de main. De l’autre coté, suivant volontier la précédente: une paralysie face à une incapacité perçue de changer les choses. Là-dessus, les enjeux environnementaux me viennent à l’esprit: nous avons actuellement une puissante vague de changement, mais c’est loin d’être la première et possiblement qu’il y aura un ressac avant la vague suivante.

« Les chemins de la nature ne peuvent être prévus avec certitude, la part d’accident est irréductible : la nature bifurquante est celle où de petites différences, des fluctuations insignifiantes, peuvent, si elles se produisent dans des circonstances opportunes, envahir tout le système, engendrer un régime de fonctionnement nouveau. »

Ilya Prigogine, From Being to Becoming: Time and Complexity in the Physical Sciences

Avec un recul à la fois de l’histoire (Asimov s’est inspiré de la chute de l’empire romain) et d’un avenir distant, Fondation nous permet de penser sur le long terme et d’un point de vue systémique, selon des dimensions que ne sont pas nécessairement naturelles pour l’humain, mais pourtant tout à fait incontournables. Selon cette lentille, il est important de comprendre que l’évolution des choses n’est pas déterministe comme on est habitué à le voir, elle est probabiliste et lente. La difficulté est d’agir en conséquence et notamment d’accepter que ce que nous commençons aujourd’hui ne portera fruit qu’à la génération suivante, ou encore après.


La Seconde Fondation

Fondation vient avec un autre élément fondamental, encore plus que le premier à mes yeux: le rapport entre les bénéfices de la technologie et la nature humaine; et là encore ce livre nous donne des indices sur ce qui est important à prendre en compte.

La Fondation est un groupe de scientifiques envoyés à l’autre bout de la galaxie pour sauvegarder l’ensemble des connaissances de l’humanité (hormis la psychohistoire) dans un empire décati voué à oublier tout ce qu’il a créé. Toutefois, les mêmes causes ayant les mêmes effets, après quelques siècles, la Fondation, détentrice de cette connaissance (et notamment des technologies de pointes) a reproduit un mini-empire galactique avec les mêmes travers de domination par la force et de népotisme. Comment sortir du cercle vicieux? Comment éviter de retomber dans les mêmes travers? Cette tendance ayant été prévue par le fondateur de la psychohistoire, il avait créé une Seconde Fondation, faible en technologie mais forte en psychologie…. mais une psychologie aussi éloignée de celle du présent que les technologies de la Fondation sont éloignées de celles d’aujourd’hui.

Cette psychologie pourrait se présenter comme une capacité d’empathie absolue et d’orientation des émotions. Le livre postule l’existence d’une zone du cerveau capable de comprendre directement les émotions des autres et, avec de l’entrainement, d’influencer les émotions des autres. Ça peut paraitre délirant (c’est de la SF) mais en même temps pas tant que ça. D’abord, depuis cette époque, il a effectivement été établi que certaines zones du cerveau ont effectivement pour rôle l’analyse des émotions. Il s’agit principalement de l’amygdale et de l’hypothalamus, des zones du cerveau primitif notamment responsables des réflexes du type fight or flight. Ces zones sont capables d’analyser des signes à peine visibles d’émotion chez nos semblables et d’ajuster une partie de notre physiologie en fonction sans que nous en soyons directement conscient.

« In all the known history of Mankind, advances have been made primarily in physical technology; in the capacity of handling the inanimate world about Man. Control of self and society has been left to chance or to the vague gropings of intuitive ethical systems based on inspiration and emotions. »

Isaac Asimov, Second Foundation

Asimov souligne combien la technologie a fait l’objet de quantité de recherches, de techniques, qui sont ensuite religieusement apprises aux générations suivantes. Mais pour ce qui est de la psychée humaine, on se contente d’approximation, on continue à vivoter dans une méconnaissance catastrophique. Et c’est encore vrai aujourd’hui: alors qu’on entraine nos corps comme des machines, au prix d’exercices scientifiquement prouvés (ou pas) dès l’école, quels exercices fait-on pour devenir de meilleurs humains? Hormis les résolutions de bonne année, quelles stratégies de fond met-on en place? Finalement bien peu.

Et Asimov met très bien la table pour explorer des avenues. D’où viennent la majorité des conflits, des disputes? D’incompréhensions. Les mots inventés par les humains sont bien imparfait pour communiquer et notamment nous comprendre mutuellement. La piste de résolution est donc assez simple: être capable de transcender les limites du langage et communiquer de manière profonde et riche sur nos sentiments et nos motivations. C’est ce que font les psychologues de la Seconde Fondation, à la suite d’un entrainement de toute une vie. C’est également ce que propose l’approche de la Communication Non-Violente (CNV) de Marshall Rosenberg, que j’ai eu le plaisir de découvrir récemment.

Sans rentrer dans le détail, la CNV offre une méthode structurée pour s’entrainer à être un meilleur humain, un humain ouvert à l’autre et aussi plus ouvert à soi-même, bref, ce que prone Asimov dans son livre. On ne parle pas de magie ici, on parle de faire appel à ce qu’ont en commun tous les humains: des sentiments et des besoins, et d’utiliser ces éléments comme base de notre communication dans un objectif de maximiser la compréhension mutuelle et la compassion.

Je dois dire que la CNV est surement proche d’être la révélation de la décennie pour moi et le fait de pouvoir faire le lien avec Fondation renforce cette impression. Pour moi qui me suis toujours perçu comme un analytique (chose confirmée par toutes sortes de catégorisation via des tests psychodynamiques), relativement peu à l’aise dans la dimension humaine, je me suis rendu compte qu’il est possible, en ayant les outils et la structure adéquate, d’être capable de développer de l’empathie et d’utiliser cette dernière pour être mieux à l’écoute. Une écoute profonde qui a le potentiel de changer ma relation au monde qui m’entoure.

« Notre langage est un instrument imparfait créé par des hommes ignorants et archaïques. C’est un langage animiste qui nous engage à parler de stabilité et de constantes, de similitudes, de normes et de types, de métamorphoses magiques, de remèdes rapides, de problèmes simples et de solutions définitives. Or, le monde que nous nous efforçons de rendre par ce langage est un monde dynamique et complexe fait de changements, de différences, de dimensions, de fonctions, de relations, d’êtres en croissance, d’interactions, d’évolutions, d’apprentissages, d’adaptations. Et le décalage entre ce monde en constante évolution et notre langage relativement figé constitue une partie de notre problème. »

Wendell Johnson, sémanticien, cité par Marshall B. Rosenberg, Les mots sont des fenêtres (ou des murs)

Je pourrais écrire des pages et des pages sur ce que m’inspire la CNV (alors que j’en suis seulement à mes débuts dans la pratique -avec des nombreuses rechutes dans des modèles classiques) et sur Fondation. Je tiens juste à souligner combien Fondation met le doigt sur un élément fondamental: la puissance technologique n’est pas une solution en elle-même.

Comme le dit la première règle de la technologie de Kranzberg: La technologie n’est ni bonne, ni mauvaise, ni neutre. Chaque technologie possède en elle le germe qui mène à une forme d’abus en même temps qu’elle offre des chemins vers un meilleur avenir. Combien d’innovations techniques qui nous ont promis l’émancipation, le bonheur, l’équilibre, furent adoptées à grande échelle sans pour autant rencontrer les attentes? Les technologies combinées à des modes de gouvernance classiques, comme ceux présidant à l’Empire Galactique, ont permis d’améliorer le quotidien de milliards de personnes; comme le soulignent plusieurs, malgré les impressions, 2019 est surement parmi les meilleures années que l’humanité a connu. Alors pourquoi chaque progrès semble avoir pour image miroir une tragédie qui se déploie? Pourquoi, alors que la population mondiale peut enfin entrevoir la fin d’une pauvreté millénaire, les forêts sont en feu et le climat est hors controle?

La vision que nous donne Asimov, est que la seule voie pour envisager sérieusement de résoudre des problèmes “civilisationnels”, c’est-à-dire systémiques, à grande échelle et s’étalant sur de longues durées, la seule voie consiste à combiner ce que nous avons fait pendant des siècles avec un travail volontaire et structuré vers une forme de conscience humaine qui dépasse les limites de la communication transactionnelle pour aller vers une communication profonde. Sans cela, nous sommes possiblement voués à constamment perpétuer les mêmes cycles, alterner entre paralysie apathatique et actions précipités, attendre de la prochaine technologie La solution qui règle tout mais qui ne fait que perpétuer les problèmes. La bonne nouvelle, c’est que des outils existent pour cela. Dans le billet suivant, j’expliquerais comment je souhaite agir au milieu de tout cela.

Stéphane Guidoin est un amateur de chocolat qui s'essaie à l'occasion à une analyse du monde à travers la lentille des données et plus généralement s'intéresse à un concept étrange et abscons nommé Ville intelligente, le tout matiné d'une bonne dose de doute.

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