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Source: Tesla

Elon Musk, son Cybertruck et la nécessité de nouveaux modèles

Politique

Les héros sont partout. Nos héros modernes sont Steve Jobs, Bill Gates, Elon Musk, Mark Zuckerberg, etc. Comme tout héros, ils servent de modèle. Au-delà de la couverture médiatique dont ils bénéficient, on nous invite partout à suivre leur exemple. Un cas récent est celui du partage, sur Facebook et ailleurs, d’une incantation à “être” Elon Musk: Be like Elon.

Be like Elon!

J’ai vaguement commenté une de ces publications en spécifiant qu’il ne serait pas souhaitable que tout le monde soit comme Elon sans nécessairement élaborer ma pensée. L’annonce du Cybertruck me donne toutefois l’occasion d’aller un peu plus loin dans ma remarque. Non, il n’est pas question du flop du lancement. Ou plutôt: au lieu d’expliquer pourquoi la vitre blindée s’est fissurée, pourquoi ne pas expliquer pourquoi le véhicule est blindé. Vivons-nous dans un environnement tellement dangereux que le fait d’avoir un véhicule blindé devient une nécessité pour une partie de la population? L’atmosphère cyberpunk du lancement donnait à croire qu’on vivait désormais dans une dangereuse dystopie, avec le sentiment de danger omni-présent qui va avec.

L’idée n’est pas d’épiloguer sur ce véhicule mais sur la vision du monde qu’elle incarne: un véhicule surement parfait pour son propriétaire mais malplaisant pour les autres usagers de la route: les lignes carrées et la hauteur de calendre ne laissent rien présager de bon en cas d’impact avec un piéton. Quant aux autres véhicules, on peut supposer que le blindage du Cybertruck jouera pour lui. Rien de nouveau à l’ouest comme disait Remarque, plusieurs VUS mettent déjà de l’avant la sécurité de leurs passagers au détriment des autres; le Cybertruck amène ça à un autre niveau. On pourrait espérer quelque chose de différent de quelqu’un qui “change le monde”.

Mais c’est un reflet de la vision du monde de celui qui était si fier de le présenter. Quand je regarde l’image citant les raisons d’être comme Elon, j’y vois, de manière caricaturale, un enfant qui a été particulièrement prolixe faire réalité ses joujou. Il change le monde, c’est indéniable, mais pour en faire ce qu’il veut, ce qui satisfera les désirs de ceux comme lui. Ça nuit aux autres? Ce n’est pas son affaire.


Au-delà de nuire aux autres, c’est représentatif de plusieurs symptômes qui ne sont probablement pas propres à notre époque mais qui dans le contexte actuel sont préoccupants. Primo, une apologie de l’individualisme face aux dangers systèmiques: le véhicule blindé et la conquête de Mars sont la conséquence d’une même vision d’évasion des problèmes plutôt que de les résoudre réellement, une fuite. Ceci se traduit aussi par une infériorisation des efforts collectifs et de ce qui se fait en commun. Elon ne s’est pas privé de dire qu’il trouvait les transports en commun nuls (it sucks). Il s’est rétracté par la suite, mais ça semble toutefois assez révélateur de sa pensée.

Ce qui m’amène au deuxième point: le solutionnisme technologique. La prémice que les problèmes complexes peuvent être résolu par des solutions simples… et technologiques. Le point intéressant, c’est que cette approche a effectivement un impact. Mais est-ce transformationnel au point de déifier des Musk et autres. Clairement non. Pour plusieurs raisons: est-ce vraiment transformateur? On peut en douter. Est-ce que Tesla a accéléré l’adoption des véhicules électriques? C’est indéniable. Est-ce que ça change en profondeur la donne? Non, ça reste des voitures, avec un impact en matière en gaz à effet de serre plus faible, mais bien d’autres problèmes qui demeurent. Par ailleurs, cela a généralement pour effet de générer des effets secondaires indésirables, des externalités, dont un Elon Musk (comme plusieurs héros de son genre) semble se foutre.

Bref, est-ce que Elon change le monde? Oui! Est-ce qu’il l’améliore? C’est très discutable.

Cette glorification a également d’autres conséquences, plus en profondeur: la posture du héros incite à des comportements directifs, voire autocratiques. À force d’être perçus comme des génies, Elon Musk et ses confrères peuvent facilement devenir des tyrans pour leur entourage et principalement pour leur organisation. Ça donne, en bout de ligne, des organisations avec une culture déplorable dont le développement repose sur l’égo d’une personne. Les effets sont multiples, et généralement peu positifs: premièrement, même les génies se trompent parfois. Faire reposer une organisation sur le génie d’une personne, c’est se rendre aveugle à bien des égards. Ensuite, ça rend l’organisation vulnérable au départ du messie. Il suffit de voir le sort d’Apple dont certains continuent à dire que ça va nulle part depuis le décès de Steve Jobs… À contrario on notera une organisation comme Alphabet/Google dont le “départ” des deux fondateurs récemment a été vu comme un quasi non-événement; personne ne semble se dire que l’organisation est plus vulnérable avec le retrait de Sergey Brin et Larry Page, la culture mettant de longue date l’accent sur l’initiative des employés (rien n’est parfait ceci dit). L’exaltation des héros contribue aussi à faire sentir au-dessus de la loi; Elon Musk là encore en donne en bon exemple avec ses démélés récents avec la SEC: non seulement a-t-il enfreint des règles en matière d’investissement, mais en plus il refusait plus ou moins de reconnaître la légitimité de ces règles. Beau modèle.


Mais bon, tout ceci serait finalement secondaire si cela n’affectait que le succès de quelques organisations. Le problème, c’est que ça procède d’une normalisation de ce genre de comportement et donc à sa dissémination: pour avoir du succès, il est acceptable et même normal que des visionnaires à succès se comportent de manière tyrannique, c’est la voie du succès. On se retrouve ainsi avec des phénomènes comme la sous-culture “tech bro” qui nourrit des cultures organisationnelles toxiques où, notamment, les femmes ne trouvent pas leur place. Là encore, je n’épiloguerais pas sur le phénomène “tech bro”, juste souligner qu’il est impressionnant de constater sa propagation dans un milieu où pullulent aussi les héros en devenir de notre monde hyper-moderne.

Tout ceci pour dire quoi? Les modèles qu’on se donne comme société ont une influence directe et profonde sur comment nous fonctionnons collectivement. Ces modèles écrivent les histoires qui nous servent à la fois de reflet et d’idéal, ce que nous sommes dans notre meilleure version de nous. J’aimerais que ceux qui lisent ces lignes comprennent qu’Elon Musk et plusieurs autres héros comme lui, ne sont pas une meilleure version de nous. Ils ont certes un succès incroyable dans ce qu’ils font, mais avec des effets négatifs qu’on ne peut ignorer et qui ne méritent simplement pas d’être hissés en rang de modèle.

Stéphane Guidoin est un amateur de chocolat qui s'essaie à l'occasion à une analyse du monde à travers la lentille des données et plus généralement s'intéresse à un concept étrange et abscons nommé Ville intelligente, le tout matiné d'une bonne dose de doute.

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