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Des pierres, un google bus et un bon livre

Innovation & technologie, Lecture

Throwing rocks at the Google bus: voici un livre que j’ai failli abandonné après 70 pages; mais en bout de ligne je suis satisfait de l’avoir terminé. Malgré les louanges dont bénéficie Rushkoff, la lecture de Present Shock, à mes yeux un ramassis de constats certes intéressants mais sans cohérence, m’avait laissé de glace. J’étais près à retenter l’expérience considérant les thèmes annoncés de son dernier opus: technologie, croissance et prospérité. Malheureusement, le premier chapitre n’est qu’une empilade de lieux communs sur ces thèmes. Reprendre les thèses de McAfee & Brynjolfsson, Lanier ou encore Piketty et les critiquer mollement en sortant des tartes à la crême comme le revenu univerisel garanti… la route paraissait devoir être longue pour obtenir une once de sagacité.

Les choses s’améliorent au début du second chapitre lorsque Rushkoff applique la tétrade des medias de McLuhan à la situation atuelle pour en arriver à ce qui est le point pivot du livre (et son sous-titre): les technologies modernes permettent certes d’avoir une croissance (principalement à l’échelle des entreprises, mais de manière combinée des pays), mais cette croissance de fait de manière “extrative” ou, si je peux me permettre une image, en extrayant le jus du citron plutôt qu’en faisant pousser des citronniers.

Quoi de neuf demanderont certains? N’est-ce pas une des conséquences prévisibles du capitaliste? D’ailleurs un nombre croissant d’économistes envisagent un futur avec une croissance combinée quasi-nulle et où la croissance des uns de ferait au détriment des autres. Dans ce contexte, la technologie permet de créer des monopoles de fait (marchés de type “winner-takes-all”, largement disséqué par McAfee & Brynjolfsson) qui favorisent une approche extractive. En bout de ligne, Rushkoff débute une réflexion sur le lien entre économie et technologie. Un de mes grands regrets dans le Capital au XXIème, c’est la manière dont Piketty néglige l’impact de la technologie dans la situation actuelle. Le présent livre traite des mécanismes technologiques et économiques actuels et montrent comment ils se combinent pour donner la situation dans laquelle nous vivons remplie de paradoxes où effectivement croissance ne semble plus synonyme de prospérité ou d’emplois.

La structure du livre reprend d’ailleurs cette structure paradoxale, donnant l’impression de lancer des idées disparates, se contre-disant en permanence, ressemblant plus à une structure romanesque où l’auteur semble nous mener sur des fausses pistes pour mieux nous faire comprendre les pièges dans lesquels ne pas tomber. Cette structure était déjà présente dans sa précédente production et m’avait frustré -peut-être ne l’avais-je simplement pas compris. Mais ici, l’auteur arrive finalement à converger minimalement et à mettre les pièces ensembles.

Des critiques soulignent la superficialité de l’ouvrage. Comment ne pas l’être? Combiner économie et technologie et essayer de fournir des pistes de solutions en moins de 250 pages ne permet pas de creuser en profondeur. Ceci dit, le cocktail d’idées soulevées mérite d’être creusé et présente l’avantage de ne pas être trop monolithique (comme la thèse de Piketty), bloqué dans les réponses classiques du XXème ou simplement du domaine de la science fiction. Les idées proposées reposent sur des exemples concrets déjà existants, comme la mise en oeuvre de monnaies favorisant la circulation et les échanges plutôt que l’accumulation ou l’utilisation d’approche plus distribuées du commerce.

Mais bon. L’internet se voulait distribué: les canaux IRC et les blogues indépendants représentent à mes yeux l’age d’or de ce distributivisme numériques. Mais aujourd’hui je produis bien plus de contenu sur des plateformes extractives comme Facebook et Twitter que sur mon blogue. La volonté et les efforts pour ne pas sombrer dans le confort des cages dorées de plateformes à tendance monopolistique est loin d’être évident et bien des tentatives ont été faites. L’ensemble de solutions proposées par Rushkoff, reponsant sur une approche distributiviste nécessiteront une prise de conscience de fond et un effort qui semblent difficiles à obtenir dans les conditions actuelles.

Il n’en reste pas moins que le livre, à ma grande surprise, offre une vision de notre monde cohérente, combinant de nombreux enjeux actuels et offrant une panoplie d’idées qu’en tant que société nous pouvons investiguer.

There’s something troubling about the way Google is impacting the world, but neither its buses nor the people in them are the core problem.

Douglas Rushkoff, Throwing rocks at the Google bus

Stéphane Guidoin est un amateur de chocolat qui s'essaie à l'occasion à une analyse du monde à travers la lentille des données et plus généralement des technologies, tout en essayant de demeurer fidèle à Descartes en faisant usage d'une bonne dose de doute.

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