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À propos de la neutralité d'Internet

Politique

Suite au précédent billet, plusieurs personnes m’ont demandé de préciser la question de l’opposition de Morozov à la neutralité d’Internet. Le présent billet vise à répondre à cette demande en extrapolant certains arguments de Morozov puis en étendant la discussion à la question générale, un peu différente, de neutralité technologique.


La neutralité d’Internet vient d’être supprimée aux États-Unis suite à une décision de la FCC. Au moment de l’intervention de Morozov, cette décision n’était pas prise mais hautement probable. Pour mémoire, aux yeux de Morozov, Internet est un vecteur de l’hégémonie économique américaine. À ce titre, la neutralité du net est un attribut central dans la doctrine de conquête. Se basant sur les concepts du libre-échange, la neutralité de l’Internet stipule, grosso modo, qu’il ne devrait pas être possible de “taxer” un contenu en fonction de sa provenance. En effet, une telle taxation permettrait à certains acteurs de privilégier leur contenu.

La défense actuelle de la neutralité du net repose sur une situation bien particulière: les “telcos”, possesseurs des tuyaux, fournissent l’ensemble des infrastructures et prennent donc en charge le gros des investissements tandis que les fournisseurs de contenu surfent gratuitement sur ces infrastructures -ou du moins c’est ce que les telcos veulent faire croire. Mettre fin à la neutralité du net permet aux telcos de reprendre une forme de controle et de faire payer les fournisseurs de contenu. Par ailleurs, par le biais d’une intégration verticale, certains telcos sont aussi fournisseurs de contenu, la fin de la neutralité du net leur permet de prioriser leur contenu, favorisant ainsi l’émergence de situation quasi-monopolistiques et de pratiques anti-concurrentielles. C’est la situation “micro”.

La situation macro, c’est qu’en endossant la neutralité du net, l’immense majorité des pays ont accepté bien plus qu’avec n’importe quel accord de libre-échange. Dans ce cas-ci comme dans beaucoup d’autres, la neutralité d’une technologie est avant tout une porte ouverte pour ceux ayant les moyens d’occuper le territoire. Moyens technologiques: bien que les technologies Internet soient ouvertes, les entreprises américaines étaient les mieux équipées pour s’en saisir. Moyens financiers évidemment, notamment par l’argent militaire qui a inondé la Silicon valley a une époque et qui a largement contribué à donner les moyens aux futurs colosses technologiques de voir le jour.

La neutralité technologique n’est pas neutre politiquement et économiquement.


Sans aller jusqu’à dire que la neutralité technologique n’est qu’une chimère, on ne peut pas ignorer non plus que ce vocabulaire est trompeur. En cadrant le débat en terme de neutralité, et ultimement de liberté, on masque une large partie des enjeux. Les acteurs, eux, ne sont pas neutres. Ils ont une intention. Ce sont ces intentions qui doivent être discutées, ce qui est évidemment significativement plus complexe que parler de neutralité et autres vertus vertueuses.

Mark Zuckerberg ne dit pas entre chose dans son challenge personnel de l’année. Fidèle au concept de neutralité, Facebook est devenu le vecteur d’influence de ceux qui en avaient les moyens. Les intentions énoncées par le Zuck sont de protéger la “communauté” des abus et de la haine ou encore de s’assurer que le temps passer sur Facebook est bien passé. Intentions nobles mais qui risquent de déboucher sur des enjeux qui vont rendre bien du monde mal à l’aise: qu’est-ce que la haine et les abus? Et même: qu’est-ce qu’une fausse nouvelle, qu’est-ce que la vérité? Bref, un challenge d’une année risque de ne pas y suffire, surtout si la solution consiste en des pansements technologiques comme une extension qui détermine de manière arbitraire ce qui est vrai et faux.


L’avènement de technologies de rupture comme Internet ou l’intelligence artificielle ou de nouveaux concepts comme la ville intelligente vient avec un bagage lourd de contradictions. Ce n’est pas nouveau: en son temps Marx n’a pas réussi à trancher la question malgré une réflexion assez poussée. Aujourd’hui, malheureusement, la pauvreté des discussions sur ces enjeux est assez inquiétante. La majorité du monde s’intéresse plus à la notion de rupture (disruption) sans nécessairement se demander pour aller où.

Le fait que ces technologies entrent sous le giron de concepts plus abstraits comme la philosophie libre-échangiste et l’utilisation d’un vocabulaire a priori positif rendent difficiles une réflexion éclairée sur le sujet.

C’est pourtant indispensable. Internet ne serait surement pas ce qu’il est aujourd’hui, le système d’exploitation de la Terre, sans ce concept fondamental qu’est la neutralité. En même temps, la majorité des problèmes dont la neutralité est la réponse pourraient être répondu différemment qu’avec la saveur de neutralité que nous avons actuellement. Alors que s’en viennent de nouvelles technologies potentiellement aussi puissantes que l’Internet (intelligente artificielle, blockchain, mais aussi génomique, robotique, etc.) je vous invite à réfléchir plus loin que les vertus d’ouverture et de neutralité, certes importantes mais facilement détournables.

Stéphane Guidoin est un amateur de chocolat qui s'essaie à l'occasion à une analyse du monde à travers la lentille des données et plus généralement s'intéresse à un concept étrange et abscons nommé Ville intelligente, le tout matiné d'une bonne dose de doute.

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