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Montréal, 15 mai 2016. 151 rue Rachel est

Les porteurs d'eau du XXIe siècle

Innovation & technologie

Pour commencer, il est important de souligner que le porteur d’eau jouait un rôle crucial dans la jeune économie du Québec et du Canada comme l’explique ce bref document. Certes mal payé et ne nécessitant aucune qualification, c’est sur cet emploi que reposait l’approvisionnement en eau des premières villes québécoises. Il n’en reste pas moins que suite à une harangue d’un Anglais de passage au Québec, ce terme est synonyme, aujourd’hui encore, de “servitude d’une communauté par rapport à une autre”.

Disons le simplement, quelque part, nous sommes tous les porteurs d’eau des Google et Facebook de ce monde. Ces géants ne peuvent pas vivre sans l’immensité que nous sommes à leur apporter nos échanges, nos idées, nos liens, nos êtres et ils s’en nourissent pour mieux nous contrôler.

Ceci dit, je souhaite regarder un peu plus loin: depuis quelques mois Montréal est en pleine effervescence, auto-proclamé centre inter-galactique de l’intelligence artificielle, certains ont déjà la prétention de nous voir dépasser la Silicon Valley grâce à l’expertise d’ici. Mais n’est-on pas plutôt en train, encore une fois, de remplir de nos forces vives les poches des autres?

Fin 2016, Le New York Times a publié un long article titré The Great A.I. Awakening expliquant comment Google avait appliqué avec succès les plus récentes avancées d’intelligence artificielle pour faire faire un bond de géant à leur outil de traduction et concrétisant la décision de devenir “A.I first”. Du point de vue du Montréalais que je suis, l’article confirmait le rôle de Yoshua Bengio, star locale du sujet, qui sans être nommé est co-auteur de deux articles cités comme fondateurs dans les évolutions les plus récentes de la discipline. Plus marquant encore: l’article signale à quelques reprises le rôle du Canada et le financement de longue date du gouvernement fédéral canadien dans le développement du Deep learning.

Pour simplifier les choses à l’extrême: les fonds publics, les efforts, l’expertise canadienne -et Montréalaise entre autres, ont permis à Google de devenir encore meilleur. Hormis se péter les bretelles et obtenir de meilleurs traductions, le Canadiens n’en retirent pas un grand gain. Et les autres “GAFA” n’ont pas attendu de voir Google réussir pour suivre les mêmes orientations. Difficile de ne pas y voir un certain assujettissement économique. Assujettissement qui semble difficilement évitable en l’état: bien qu’il soit possible de développer les bases de l’intelligence artificielle à peu près n’importe où -à condition d’avoir les bonnes tête, ce qui n’est pas rien- son utilisation concrète nécessite des quantités faramineuses de données, et une bonne dose de ressources, que seuls une poignée d’entreprises peuvent vraiment se permettre. Dans ce cas, en devenant un centre mondial en matière de développement d’intelligence artificielle, est-on contraint de servir avant tout les intérêts des autres, bref, à n’être que des porteurs d’eau?


Hier j’assistait à une conférence sur le “Big data” et l’intelligence artificielle. Un panel regroupait des startups qui utilisent l’intelligence articifielle, notamment sous forme de “chatbot”. Andy Mauro, un des intervenants soulignait que ses investisseurs, mentors, etc. venaient principalement de la Silicon Valley. Encore une fois, doit-on en arriver à la même conclusion? C’est à craindre. Mais rien n’est définitif non plus. La Silicon Valley est aujourd’hui un système d’innovation indépassable mais pas unique non plus. La volonté d’acteurs locaux de développer un écosystème entreprenarial solide offre des options. La capacité, qui reste à démontrer, de transformer l’expertise technologique en système d’innovation, peut nous sortir de la quadratude du cercle où il peut sembler que le gros des efforts de cette communauté d’ici bénéficie à d’autres.

Mais lancer des startups ne sera pas suffisant.

Créer une startup avec pour objectif de la vendre deux ans plus tard, comme c’est trop souvent l’objectif, ne fait que renforcer la situation: l’expertise développée est inévitablement transférer ailleurs, de préférence par les acteurs déjà importants. Andy Mauro signlait l’importance de chercher à développer et faire croitre les startup de nombreuses années; un excellent point. Je trouve cela assez dommage de fêter un “exit”. Certes les bénéficiaires dudit exit peuvent devenir des investisseurs, mentors, de nouveau entrepreneurs mais a priori ça ne fait pas avancer grand-chose. Renforcer la valeur du développement d’entreprise sur plusieurs années est un incontournable pour développer un réel ecosystème.

Par ailleurs, le modus operandis des acteurs dominants ne doit pas être reproduit. Pour reprendre les termes de Rushkoff, un large partie des grands acteurs technologiques de ce monde fonctionnent sur un mode extractif: ils extraient beaucoup plus de valeur de nos comportements qu’ils nous en retournent. L’intelligence artificielle a le pouvoir démultiplier cette caractéristique concentrant encore plus la création de valeur dans les mains d’un nombre limité de personnes. En d’autres termes, j’ai des doutes sur le gain de développer un écosystème dynamique autour de l’intelligence artificielle si c’est pour reproduire le genre de dynamique d’ores et déjà en place dans la Silicon Valley.

Sera-t-on capable d’inventer un modèle qui ne fait pas nous des porteurs d’eau du XXIe siècle? À défaut d’avoir une réponse simple, j’espère pouvoir y contribuer.

Stéphane Guidoin est un amateur de chocolat qui s'essaie à l'occasion à une analyse du monde à travers la lentille des données et plus généralement des technologies, tout en essayant de demeurer fidèle à Descartes en faisant usage d'une bonne dose de doute.

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