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Trump comme triomphe de la société du spectacle

Politique

Je me force à écrire cet article que j’ai en tête depuis de nombreux mois. La lecture, il y a quelques temps, des écrits de Guy Debord sur la notion de société du spectacle m’a forte inspiré dans mes réflexions récentes et je souhaite les partager ici.

Le principe de société du spectacle est largement connu mais de manière superficielle. La lecture des écrits de Debord montrent une clairvoyance sur un phénomène qui n’a fait que se renforcer depuis ses deux principaux ouvrages sur le sujet, La société du spectacle (1967) et Commentaires sur la société du spectacle (1988). Je vais principalement me baser sur le second qui contient les éléments le plus pertinents et complets, écrit l’année précédent l’effondrement du bloc de l’est et anticipant déjà l’impact sur nos sociétés.

La société du spectacle

Selon Debord, la société du spectacle c’est:

« le règne autocratique de l’économie marchande ayant accédé à un statut de souveraineté irresponsable, et l’ensemble des nouvelles techniques de gouvernement qui accompagnent ce règne. »

C’est une évidence, mais la société du spectacle n’est pas juste l’abrutissement des masses, c’est un projet politique au service de l’économique marchande. Selon Debord, ce projet est la principale tendance politique depuis la seconde guerre mondiale, une tendance invisible, peu discutée, parce que son projet même est secret.

Est-ce qu’il s’agit d’un projet sciemment constitué par des artisans effectivement cachés comme le sous-entend Debord, ou est-ce qu’il s’agit d’un co-produit d’autres tendances, notamment néo-libérales, c’est difficile à dire. Et si clairement Debord ne se prend pas pour les derniers de abrutis, force est constater que son analyse non seulement tient encore la route 26 ans après son décès, mais le tout s’est accéléré avec des moyens qu’il ne pouvait imaginer à l’époque… mais parfaitement alignés avec son cadre analytique.

Outre sa définition ci-haut, la société spectacle, ce que Debord appel le spectacle intégré, combinaison des approches “autocratique” d’inspiration communiste et “diffuse” d’inspiration capitaliste, se distingue par cinq traits principaux: « le renouvellement technologique incessant ; la fusion économico-étatique ; le secret généralisé ; le faux sans réplique ; un présent perpétuel. »

Difficile de ne pas voir dans ces cinq traits une réalité non seulement tout à fait actuelle et s’accentuant dans les trente dernières années. On ne peut qu’être frappé par la pertinence des propos de Debord appliqués aux années récentes.

Pourquoi parler de Trump?

L’actuel bouffon en chef des États-Unis ressemble presque à une caricature de la logique de société du spectacle. L’idée n’est pas de faire une critique du personnage, mais de regarder comme les tactiques de Trump fonctionnent. Non seulement fonctionnent-elles pour attirer des votes, mais elles marchent aussi pour diffuser ses idées -ou plus précisément des schèmes de pensée, les idées mises en oeuvre peuvent différer- partout à travers le monde.

Trump est l’enfant terrible de la société de spectacle: connu parce qu’il est connu, il a définitivement acquis ses lettres de noblesse spectaculaire dans une émission télévisée The Apprentice dans lequel il a pu consolider son image de réussite généralisée et incarnée comme autorité à juger tout et tout le monde.

« Là où la possession d’un “statut médiatique” a pris une importance infiniment plus grande que la valeur de ce que l’on a été capable de faire réellement, il est normal que ce statut soit aisément transférable, et confère le droit de briller, de la même façon, n’importe où ailleurs. »

Évidemment, ce trait n’est pas propre à Trump. À l’époque des Commentaires, le président américain était également ancien acteur. Toutefois Trump incarne cette capacité de “transfert” de manière remarquable. Alors que Reagan a effectué une transition en politique qui s’est échelonnée sur de longues années, Trump a transféré son actif spectaculaire à la politique en quelques mois à peine. Mais cette capacité de transfert est désormais généralisée, une personne ayant un statut médiatique -idéalement combiné avec un statut d’entrepreneur- justifie désormais une auréole de succès et une expertise sur tout sujet: politique, social, culture, urbanisme, philosophie, etc.

Quelques tactiques décrites par Debord

Parmi les caractéristique du spectacle intégré, la première venant à l’esprit à propos de Trump, c’est le “faux sans réplique”.

« Le seul fait d’être désormais sans réplique a donné au faux une qualité toute nouvelle. C’est du même coup le vrai qui a cessé d’exister presque partout, ou dans le meilleur cas s’est vu réduit à l’état d’une hypothèse qui ne peut jamais être démontrée. »

Ce n’est pas juste vrai des mots qui sortent de la bouche de Trump. Depuis plusieurs années, toutes les théories pourtant jugées fiables sont effectivement traitées comme des hypothèses par certains: l’existence de la COVID, les changements climatiques… la rotondité de la Terre. La négation des théories les plus solides au motif qu’on n’a pas encore trouvé d’exception ou de preuve assez irrefutable face à une perception individuelle et simpliste ne date pas de l’élection de Trump même s’il s’en fait un excellent thuriféraire.

Ce faux sans réplique est constamment accompagné par son ombre, les fake news, plus simplement nommé désinformation par Debord:

« Ce qui peut s’opposer à une seule vérité officielle doit être forcément une désinformation émanant de puissances hostiles, ou au moins de rivaux, et elle aurait été intentionnellement faussée par la malveillance. »

Ces tactiques sont soutenues par un autre trait, celui du présent perpétuel qui n’a pas besoin de beaucoup d’explication si ce n’est pour souligner, encore une fois, à quel point Trump a mis à son service le renouvellement technologique incessant pour constamment inonder l’espace spectaculaire d’informations invérifiables.

On pourrait croire que les stratèges de Trump ont développé leur approche en lisant Debord de fond en comble; plus probablement c’est Trump lui-même qui, puisant dans l’air du temps, a intuitivement appris à utiliser ces armes.

L’évolution “hyper-spectaculaire”

Évidemment, si la seul conséquence était d’avoir un clown comme président des États-Unis, les conséquences seraient limitées. Il suffirait d’attendre que son tour passe pour revenir à une certai normalité. Le point de Debord, c’est que c’est une trajectoire sans retour. Trump n’a pas un accident de parcours, il est la partie visible de l’iceberg. Et les conséquences profondes sont nombreuses.

Debord parle longuement du secret dans la société du spectacle. Pris au premier degré, l’impression persistante est celle d’une organisation secrète manipulant la société pour son intérêt. En ces temps complotistes, l’idée de secret, de vérité cachée, est toujours à manipuler avec des pincettes.

« La hautaine attitude de ses serviteurs quand ils ont à faire savoir une version nouvelle, et peut-être plus mensongère encore, de certains faits, est de rectifier rudement l’ignorance et les mauvaises interprétations attribuées à leur public, alors qu’ils sont ceux-là mêmes qui s’empressaient la veille de répandre cette erreur, avec leur assurance coutumière. »

Ce secret n’est pas nécessairement celui des grands secrets (l’homme n’a jamais mis les pieds sur la lune), mais plus l’interprétation d’une réalité connue de tous. Un des exemples qui me vient à l’esprit est la menace de Trump de revoir certaines clause protégeant les médias sociaux suite à la décision de Twitter de vérifier/fact checker certaines des positions de Trump. Le secret n’est pas l’attaque envers Twitter mais la défense de la stratégie de communication de l’équipe présidentielle sur Facebook.

C’est là que je me permets d’amener l’idée d’une évolution hyper-spectaculaire -qui me vaudrait surement de me faire ridiculiser par Debord. Face à une amplification hors contrôle de certains des traits du spectacle intégré, le secret peut jusqu’à un certain point être montré nu sans plus de conséquences. Parmi le flot ininterrompu de faux sans réplique et invérifiable, le secret passe finalement inaperçu.

« Il y a contradiction entre la masse des informations relevées sur un nombre croissant d’individus, et le temps et l’intelligence disponibles pour les analyser ; ou tout simplement leur intérêt possible. L’abondance de la matière oblige à la résumer à chaque étage : beaucoup en disparaît, et le restant est encore trop long pour être lu. »

Un peu comme Marx pour le capitalisme, Debord pressentait une forme d’effondrement sur lui-même du spectacle intégré sous son propre poids, ce qu’il nommait “la rentabilité décroissante du contrôle”. Mais le spectacle intégré fut prompt à intégrer le fruit du renouvellement technologique incessant pour dépasser ce risque. Désormais, les outils numériques permettent d’analyser la masse d’information relevée et d’agir spécifiquement sur chaque individu sans avoir besoin d’une armée humaine.

Alors que l’individu n’a encore et toujours que sa propre capacité attentionnelle pour interprété les signaux qu’il reçoit, signaux désormais en trop grand nombre pour permettre une interprétation adéquate, l’asymétrie fait que désormais les tenants du spectacle intégré peuvent compter sur la puissance de calcul d’une infinité de serveur pour accomplir leur oeuvre.

Dans les dernières années, l’évolution des outils du spectaculaire intégré a dépassé un des rares contradictions évoquées par Debord, d’où l’idée d’hyper-spectaculaire.

Pourquoi c’est important

Tel que mentionné, tout cela repose sur un projet politique, principalement la marchandisation de “tout”.

« On entend dire que la science est maintenant soumise à des impératifs de rentabilité économique ; cela a toujours été vrai. Ce qui est nouveau, c’est que l’économie en soit venue à faire ouvertement la guerre aux humains; non plus seulement aux possibilités de leur vie, mais à celles de leur survie. »

Comme on peut le voir sous Trump, l’hypertrophie de la société du spectacle engloutie toute possibilité de vie raisonné. Les groupes sociaux s’opposent au profit d’un spectacle, un théâtre sans cesse renouvelé dans le contenu et les moyens mis en oeuvre. Pire, cette hypertrophie nous ôte toute possibilité voir autre chose:

« L’individu que cette pensée spectaculaire appauvrie a marqué en profondeur, et plus que tout autre élément de sa formation, se place ainsi d’entrée de jeu au service de l’ordre établi, alors que son intention subjective a pu être complètement contraire à ce résultat. Il suivra pour l’essentiel le langage du spectacle, car c’est le seul qui lui est familier : celui dans lequel on lui a appris à parler. Il voudra sans doute se montrer ennemi de sa rhétorique ; mais il emploiera sa syntaxe. C’est un des points les plus importants de la réussite obtenue par la domination spectaculaire. »

Conséquence de l’ensemble des traits de la société du spectacle, nous perdons notre capacité à imaginer d’autres possibles, notamment faute d’avoir une perspective historique -elle aussi dévorée par une réécriture constante des faits. Le présent perpétuel se traduit par une incapacité à s’appuyer sur le passé, même récent, pour envisager d’autres possibles.

Récemment j’échangeais avec quelqu’un sur le fait que Wikipedia changeait en temps réel et que cela coupait la dimension historique. Le contre-argument est que Wikipedia est vivant et donc représentatif de l’état actuel des choses. Cette vision d’une encyclopédie toujours actuelle est attirante… mais problématique quand son pouvoir d’attraction fait que toute forme d’encyclopédisme finisse par disparaître, notamment avec la dimension croutée de l’histoire.

Pour le dire de manière crue, la lentille d’analyse de Debord nous offre une image malheureusement très juste de notre réalité. Cette optique nous montre sur une trajectoire auto-destructrice dont nous sommes aveugles qui va au-delà des changements climatiques. Nous avons perdu les moyens pour percevoir les effets de la réalité qui nous entoure autant que les moyens et l’espace des possibles pour nous en sortir.

Fait important à noter: ce n’est pas parce que je prends l’exemple de Trump que ça concerne seulement lui ou ses supporters. Ça concerne la droite comme la gauche, les partisans néolibéraux autant que les défenseurs de l’environnement. Notre psyché collective est bercé du langage et des outils du spectacle intégré. Comme le Debord le pointe lui-même, quiconque veut critiquer publiquement la société du spectacle se fera critiquer d’utiliser les codes spectaculaires car c’est aujourd’hui à peu près le seul moyen d’être entendu.


Le portrait est sombre mais me semble important. La critique politique de Debord est certes convaincante mais pas nécessairement indépassable ou imparable; des zones d’ombre peuvent exister. C’est un filtre d’analyse parmi d’autres. Le point de vue de Debord était d’être un révolutionnaire absolu, aucune concession n’était possible à ses yeux et c’est peut-être à cause de cela qu’il demeure assez peu reconnu.

À défaut de dire que son analyse du réel est absolument complète -comme on l’a vu, ses pires prédictions ont fini par être dépassées, elle est un outil important et utile. Par exemple, selon son analyse, il était certain et inévitable qu’Internet, malgré son objectif d’émancipation et décentralisation, allait être “retourné” par la société du spectacle.

Faute de la révolution souhaitée par Debord, son analyse nous invite à mieux comprendre les impacts de la société du spectacle et à (re)développer un langage permettant de la dépasser. Vaste programme!


« L’aspect sans doute le plus inquiétant des livres de Debord tient à l’acharnement avec lequel l’histoire semble s’être appliquée à confirmer ses analyses. Non seulement, vingt ans après La Société du spectacle, les Commentaires sur la société du spectacle (1988) ont pu enregistrer dans tous les domaines l’exactitude des diagnostics et des prévisions, mais entre-temps, le cours des événements s’est accéléré partout si uniformément dans la même direction, qu’à deux ans à peine de la sortie du livre, il semble que la politique mondiale ne soit plus aujourd’hui qu’une mise en scène parodique du scénario que celui-ci contenait. »

Giorgio Agamben, 1990, Postface à l'édition italienne en un volume de La société du spectacle et des Commentaires sur la société du spectacle et deux lettres de Guy Debord.

Stéphane Guidoin est un amateur de chocolat qui s'essaie à l'occasion à une analyse du monde à travers la lentille des données et plus généralement s'intéresse à un concept étrange et abscons nommé Ville intelligente, le tout matiné d'une bonne dose de doute.

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